Sur le quai du Chatt el-Arab, les amarres des cargos et des boutres enserrent les plots de ciment hier couverts de marbre. Sous Saddam, la jetée la plus célèbre de Bassorah offrait au regard ses docks vides et son interminable rangée de statues en bronze des officiers martyrs de la guerre Iran-Irak. Changement radical de décor aujourd'hui: installés dans l'enceinte de l'ex-palais présidentiel, sur les rives de ce confluent où se mêlent les eaux du Tigre et de l'Euphrate, le contingent britannique en charge de la zone sud préside aux destinées d'une ville toujours blessée, mais pressée de revivre.

Les statues ont toutes été déboulonnées et emportées par les pillards. Les lambeaux des plaques de marbre qui servaient à les fixer gisent sur le trottoir. L'électricité fait toujours cruellement défaut. Le Chatt el-Arab, encombré des carcasses de vieux navires rouillés coulés par les baassistes durant le siège de la cité, est l'ombre de l'estuaire légendaire qu'il fut jadis, à l'époque mythique de Sindbad le marin. Mais Bassorah la commerçante a retrouvé ses droits. Trafiquants et importateurs légaux se disputent ses quais pour ancrer leurs navires. Quatre à cinq hôtels, tous équipés d'un accès Internet, accueillent les marchands de Bagdad ou du golfe Persique, et les rares visiteurs occidentaux. Vers 18 h 30, les embouteillages y bloquent les rues dès que l'assommante chaleur estivale se dissipe.

L'obsession sécuritaire recule peu à peu: «Les gens ont surtout peur des kidnappings ou des braquages», confie Zergan, un armurier. Habiles à ne pas provoquer de violences politiques, en maintenant de discrètes patrouilles et en prenant soin d'impliquer toutes les tribus de la région, les soldats britanniques n'ont en revanche pas maté le banditisme. Ce qui n'étonne pas Zergan: «Certaines tribus des marais, comme les Riyad ou les Juma, forment une sorte de mafia, accuse-t-il. Ils sont passés sans transition des pillages aux attaques à main armée. Mais dès que la police aura retrouvé les moyens d'agir, les choses se calmeront.»

Les officiers anglais acquiescent. Le lieutenant Mike Cannon fait partie de l'état-major de la division multinationale sud, installé à l'aéroport de Bassorah toujours fermé aux vols commerciaux malgré une intensive rénovation: «Bassorah n'a pas connu le sort de villes comme Najaf, Kerbala ou Falloujah, explique-t-il. Les chiites d'ici, qui forment l'écrasante majorité de la population, ont accepté très vite de travailler avec les nouvelles institutions.» L'élection rapide d'un Conseil municipal et d'une Assemblée provinciale a permis de calmer les tensions, alors que les premières nominations de la coalition avaient entraîné des heurts.

Preuve de sa compétence, l'ex-gouverneur de la province vient d'ailleurs d'être promu ministre de la Décentralisation dans le nouveau gouvernement: «Nous avons joué à fond la carte des tribus et des chefs religieux locaux, notamment Said Ali, le représentant du grand ayatollah Sistani», complète Dominic D'Angelo, l'un des conseillers civils britanniques de l'Autorité provisoire de la coalition (CPA), qui disparaîtra le 30 juin. «A chaque fois, notre discours a été le même: plus vous parviendrez à assurer la sécurité, moins nous interviendrons. Nous les avons très vite mis en situation de responsabilité face à leur propre communauté. Notre seul point noir en la matière est la région d'Amarah, frontalière de l'Iran. Là, les tribus continuent de faire parler la poudre.»

Egouts à ciel ouvert

Le tableau reste néanmoins précaire. Si Bassorah transpire beaucoup moins la peur que Bagdad, tant du côté de la coalition qu'au sein de la population, les conditions de vie après un an et demi d'occupation y restent très rustiques. Les égouts à ciel ouvert, plaie de cette ville cernée par le désert, commencent tout juste à être drainés par les pelleteuses de la CPA. La campagne de nettoyage urbain, que les Britanniques prétendent avoir initié, paraît être restée lettre morte. Les rues demeurent jonchées d'immondices. Beaucoup de bâtiments pillés restent à l'état de squelettes de béton. Les bidonvilles sont légion. Le redémarrage de la South Oil Company, chargée d'exploiter les gisements pétroliers du sud avec ses 17 000 employés locaux, n'empêche pas le chômage endémique.

«La dernière guerre nous a encore appauvris, peste un jeune comptable sunnite, énervé par le calme apparent de la ville. Nous avons souffert de la guerre Iran-Irak, de la première guerre du Golfe puis de la répression de l'insurrection chiite de 1991. Occupation ou pas, nouveau gouvernement ou pas, Bassorah est en ruine.»

Avec, comme partout en Irak, un bon lot de comptes ethniques, religieux et politiques toujours pas soldés et qui pèseront leurs poids à l'approche des élections de 2005. La mainmise du parti chiite Dawa inquiète ainsi les communautés sunnites regroupées dans le district d'Abu Kasseb, où les britanniques livrèrent de violents combats. Les attaques terroristes récentes contre les terminaux pétroliers de Bassorah et Khor al-Oumaya attisent aussi les inquiétudes: «Nous vivons au jour le jour, raconte Ahmed, un ancien maître d'hôtel de Bagdad, embauché par la coalition sur la base navale d'Oum Qsar. Bassorah est comme le pétrole qui coule dans son sous-sol. Tout peut s'enflammer très vite».