Moustapha Abdul Jalil n’a pas donné dans le triomphalisme lors de son arrivée samedi, sur l’aéroport militaire de Mitiga, à Tripoli. Le numéro un du Conseil national de transition (CNT), homme fort de la Libye libre et interlocuteur privilégié des Occidentaux, a pu constater, au vu des acclamations et de l’enthousiasme suscités par sa première visite dans la capitale libyenne depuis la chute du régime Kadhafi le 22 août, que la population est acquise au changement. Mais au même moment, la dureté des premiers combats entre les ex-rebelles et les partisans du dictateur déchu autour de la ville côtière de Syrte (fief historique de l’ex-dictateur) et de la ville de Bani Walid, à 170 km au sud-est de Tripoli, ont confirmé que le pays n’est pas encore pacifié. A preuve: l’ultimatum donné aux assiégés kadhafistes ayant expiré samedi, le président du CNT a affirmé qu’il appartenait aux commandants «sur le terrain» d’agir. La priorité militaire demeure.

L’OTAN, dont les frappes ont nettement diminué ces derniers jours, est paradoxalement dans la même situation. L’Alliance est convaincue que les forces restées loyales au colonel Kadhafi, toujours introuvable, n’ont plus les moyens de repartir à l’assaut de la Libye utile. Elle veut aussi boucler l’opération, et chacun fait ses comptes, comme la France qui affirme avoir dépensé 320 millions d’euros pour le conflit. «La guerre est gagnée. Kadhafi, c’est fini, confirmait samedi un officier supérieur, joint au téléphone à Naples, le QG de l’opération «Protecteur unifié». Le problème est le contrôle du vaste territoire libyen, l’allégeance de toutes les tribus au nouveau pouvoir, et surtout, le risque d’une guérilla qui opérerait à partir du désert, dans le sud, avec des bases dans les zones mal contrôlées du Tchad ou du Niger». Or qui dit maintien d’une opposition armée dit risques de déstabilisation, d’attentats, etc. Bref, de sérieuses hypothèques sur le futur de la révolution libyenne.

La difficulté, pour l’OTAN, est que les bastions kadhafistes de Syrte, Bani Walid et Sebha présentent une situation très différente de Misrata ou Brega, les deux grandes villes côtières où des combats d’une grande violence eurent lieu entre partisans de l’ex-dictateur et rebelles appuyés par les frappes aériennes. A Misrata comme à Brega, la population s’était soulevée. Les kadhafistes étaient les assiégeurs. L’OTAN pouvait plus facilement pilonner leurs colonnes de chars ou de jeeps lorsqu’elles pénétraient dans les faubourgs pour pilonner les ex-rebelles. Situation inverse à Syrte comme à Bani Walid: les forces du CNT, dont l’épine dorsale est souvent composée de combattants de Misrata, de Zintane ou dans le Djebel Nefoussa, mènent le siège. Les ex-loyalistes, eux, ont fortifié ces villes et tiennent sous leur contrôle une population terrorisée, mais moins hostile. Kadhafi y recruta nombre de ses cadres. Faire tomber ces deux villes veut dire frapper à l’intérieur, avec de gros risques de bavures.

Autre dilemme: l’encerclement et le siège lui-même. Au cours du week-end, une nouvelle colonne de véhicules pro-Kadhafi aurait franchi la frontière avec le Niger. L’OTAN, qui surveille évidemment par satellite et avec ses avions radar toute la zone, ne l’a pas détruite, alors que ses avions ont frappé des engins militaires près de Syrte, dans une zone disputée surnommée la vallée Rouge. Motif: mieux vaut laisser ces combattants s’exfiltrer plutôt qu’ils n’utilisent la population comme un bouclier humain. «S’ils donnent l’assaut comme ils brûlent de le faire, les ex-rebelles peuvent faire des dégâts collatéraux énormes parmi les civils», complète l’officier de l’OTAN.

L’Alliance, qui doit déployer plus de moyens logistiques coûteux (ravitaillement en vol) pour frapper au sud de la Libye, éloigné géographiquement de la Méditerranée, s’inquiète aussi des conséquences humanitaires d’un blocus et conseille au CNT de continuer à négocier. Ce qui complique la tâche politique des nouveaux maîtres de Tripoli, alors que la vie reprend dans la capitale et que la libération se déroule en bon ordre, sans pillages, émeutes ou règlements de compte à grande échelle: «Syrte coupe la route côtière et divise l’est et l’ouest du pays, résume le colonel Salem Sharif, un ­officier de l’armée de l’air de Kadhafi rallié aux rebelles. Bani Walid est le fief des Warfala, la tribu la plus ­importante du pays. Sebha est la porte du sud et de tous les trafics avec le Sahel. Le nouveau pouvoir doit impérativement s’en assurer le contrôle.»