Attentats du 13 novembre 

Au Bataclan, la musique pour panser des blessures impossibles à cicatriser

Il y a un an, 90 personnes trouvaient la mort dans la salle de spectacle parisienne assaillie par les terroristes. Ce soir, le chanteur Sting y donnera un concert hommage, alors que de nombreuses questions taraudent encore les victimes et leurs proches

La musique pour panser des plaies qui, de toute façon, ne pourront jamais être vraiment cicatrisées. Lorsque Sting entrera sur la scène du Bataclan ce samedi soir, vers 21 heures, la salle de spectacle parisienne sera d'abord étreinte par le silence et l'émotion. «Je ne sais pas si j'oserai applaudir. On est heureux d'être ici. Mais en même temps, on reste hanté par ce qui s'est passé» raconte Laurence, une bordelaise rescapée du pire massacre terroriste commis en France, le 13 novembre 2015 vers 22h. 

Un an plus tard, un impressionnant dispositif de sécurité encadrait le lieu des commémorations samedi en début de soirée. Tout le périmètre a été bouclé par la police. Les cars de CRS font face aux nombres nombreux camions de télévision présents sur place. 

 


Laurence a lu le livre poignant d'Antoine Leiris«Vous n'aurez pas ma haine» (Ed. Fayard), qu'elle garde dans la poche de son manteau comme un remède contre la pire des douleurs. La compagne de l'auteur est morte cette nuit fatale, sous les balles des trois jeunes français djihadistes armés de kalachnikovs et tués par la police: Samy Aminour, Ismaël Omar Mostefaï et Foued Mohamed Aggad. Deux amies de Laurence, blessées, ont passé des semaines entre hôpitaux et maisons de convalescence. Alors venir écouter Sting, oui. Mais pas pour oublier: «On ne doit surtout pas cesser d'enquêter et de poser les questions qui dérangent poursuit-elle. Il ne faut pas refermer cette page».

Visé depuis 2009

Les questions, peu les posent aux abords de la salle de spectacle, sur ce Boulevard Voltaire si symbolique où défilèrent, le 11 janvier 2015, des centaines de milliers de parisiens sous le slogan «Je suis Charlie». Or le lien entre les deux attaques est douloureusement évident. Les assassins de Daech, et leurs commanditaires en Irak et en Syrie - que les services de renseignement français disent avoir été identifiés sans confirmer les noms parus dans la presse ces derniers jours - n'ont pas choisi par hasard ce quartier branché et populaire, dans lequel des mosquées et des librairies salafistes ont longtemps opéré. Un journaliste, Philippe Cohen Grillet, vient de publier un livre d'enquête-choc, «Nos années de plomb» (Ed. Plein Jour) dans lequel il détaille ce qu'il a affirmé dès les jours qui ont suivi la tragédie: le Bataclan était visé par des menaces depuis 2009. Une information judiciaire avait été ouverte en 2010.

Dispositif dérisoire 

Pourquoi, alors, ce dérisoire dispositif de sécurité le soir du 13 novembre ? Le co-gérant de la salle, Jules Frutos,  est aussi taraudé par ces questions. Mais depuis un an, lui et son entourage ont mis leur énergie à rebâtir d'abord ce lieu de spectacle unique, qui s'appelait à l'origine le Grand café chinois: "Ne pas rouvrir, c'était nous tuer une seconde fois"  explique-t-il au Temps devant la salle entièrement rénovée et réhabilitée, mais toujours dans son "jus" d'autrefois.

Les questions, les policiers se les posent aussi. Plusieurs livres d'enquête ont été publiés depuis un an, relatant à la fois les conditions de l'assaut donné vers minuit par la BRI, la brigade d'intervention, et les heures chaotiques consécutives aux premiers tirs. La toute première équipe policière a pénétrer sur les lieux était une patrouille de la brigade anti-criminalité de Créteil (banlieue sud) vers 21h50. C'est l'un de ses membres qui a tué le premier des trois terroristes.

Pas d'intervention durant deux heures 

Deux heures se sont ensuite écoulés avant que l'assaut ne soit donné. Des militaires en patrouille aux abords, dans le cadre de l'opération Sentinelle déclenchée après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, sont restés à l'extérieur, sans intervenir, et sans faire usage de leurs armes. Difficile d'évacuer toutes ces questions alors que les policiers français continuent chaque soir de protester contre la dégradation de leurs conditions de travail, dans un pays où l'état d'urgence décrété par le président François Hollande le 13 novembre vers minuit est toujours en vigueur.

Sting: «célébrer la vie et la musique»

Au Bataclan, le choix de Sting s'est imposé presque naturellement. «Il fallait une vedette qui fasse l'unanimité. Sting a tout de suite accepté», explique Jules Frutos, le co-gérant du Bataclan. L'intégralité des recettes de ce concert - complet en quelques minutes - sera versé aux associations de victimes Life for Paris et 13 Novembre : Fraternité-Vérité.

«En ré-ouvrant le Bataclan, nous avons deux tâches importantes à concilier. Tout d'abord, se souvenir et honorer ceux qui ont perdu la vie dans l'attaque il y a un an. Ensuite, célébrer la vie et la musique comme le représente cette salle de spectacles historique. Ce faisant, nous espérons respecter la mémoire ainsi que la vie, avec une pensée particulière pour ceux qui sont tombés. Nous ne les oublierons pas», a déclaré avant le concert le chanteur britannique, connu pour ses engagements pacifiques et écologiques.

Jesse Hugues sera aussi là samedi soir

Il est aux antipodes du groupe californien «Eagles of Death Metal» qui se produisait le 13 novembre 2015 lorsque l'attaque s'est produite.

Les musiciens californiens, tous rescapés de la tuerie, se sont produits le 6 février à l'Olympia lors d'un concert mémorable pour lequel tout les spectateurs présents lors de la tragédie avaient été invités. Mais la suite s'est avérée moins consensuelle: le leader du groupe, Jesse Hugues, a publiquement mis en cause les vigiles de la salle de spectacle, les accusant d'avoir laissé entrer les tueurs parce qu'ils sont eux aussi musulmans. Plusieurs rescapés, témoins d'une toute autre réalité, ont dénoncé ces amalgames. Jesse Hugues devrait être là ce soir, mais dans la salle, avant peut être de monter sur scène. 

Controverse sur l'assistance aux victimes 

Viennent enfin ces questions que l'on n'entend pas, mais qui planent dans la rue, aux abords de la salle où, pendant des mois, bouquets de fleurs, bougies et mots d'affection ont envahi le pavé. Elles portent sur l'attitude des autorités françaises, sur les inévitables problèmes d'assistance psychologique, sur les ratés des compensations financières. Impossible, dans pareilles circonstances, de satisfaire à toutes les doléances a répondu la secrétaire d'Etat aux victimes, Juliette Meadel, chargée de ce dossier complexe depuis avril 2016. L'horreur de l'attentat de Nice a depuis compliqué encore la donne pour les autorités, mises en cause pour les défaillances du dispositif policier le 14 juillet sur la promenade des anglais.

Hommage ? Laurence, la bordelaise rescapée du Bataclan, avoue redouter ce mot. Elle était aux Invalides, le 27 novembre 2015, lors la cérémonie nationale en mémoire aux victimes a eu lieu. Elle se souvient de toutes les photos, de tous les noms de ceux qui tombèrent sous les balles au Bataclan et sur les terrasses des cafés. "Quand on n'a que l'amour", de Jacques Brel résonne encore à ses oreilles. Il est des scènes et des larmes qu'un concert, même de Sting, même un an après, ne parviendra jamais à effacer et à sécher. 

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