Rarement la Chambre des communes n’aura été aussi pleine mercredi. Les bancs en cuir vert débordaient de députés, chacun se serrant contre les autres comme à une heure de pointe dans le métro. Certains s’étaient installés dans les escaliers, d’autres ont dû rester debout sur les côtés.

Exercice politique

Cette affluence inhabituelle symbolisait l’enjeu. A six semaines des élections législatives – probablement le 6 mai –, la présentation du budget était avant tout un exercice politique. Pour le gouvernement de Gordon Brown, c’était la dernière occasion de prendre des décisions importantes, avant que la campagne électorale ne prenne son envol.

Le budget était d’autant plus important, car le déficit budgétaire est la principale ligne de fracture entre les conservateurs – favoris des élections – et les travaillistes, au pouvoir depuis treize ans. Celui-ci atteint 11,8% du PIB cette année (avril 2009/mars 2010), presque au même niveau que la Grèce. Il restera à 11,1% l’année prochaine.

Ces chiffres en tant que tels sont abyssaux. Mais surtout, ils sont politiquement lourds en Grande-Bretagne, faisant ressurgir le spectre de 1976, quand le pays avait été sauvé par le FMI. Les travaillistes, au pouvoir à l’époque, avaient mis presque trente ans à s’en remettre.

Face à cela, les conservateurs réclament depuis deux ans une réduction des déficits. S’il est élu, David Cameron, leur leader, promet de passer un budget d’austérité dans les cinquante jours. Il promet notamment une baisse des allocations familiales pour les ménages les plus aisés, et un gel des salaires des fonctionnaires (sauf les moins bien payés).

Dans ces circonstances, Alistair Darling, le chancelier de l’Echiquier, a pris hier l’opposition à contre-pied avec le budget. Tordant le cou à la réputation dépensière des travaillistes, il a évité les cadeaux préélectoraux simplistes (à l’exception d’une exemption partielle sur la taxe sur les achats immobiliers). Les mesures annoncées ne représentent que quelques milliards de livres, et elles sont toutes financées par une réallocation d’un autre budget. Ce n’est pas encore la ri­gueur, mais cela s’en rapproche.

Cameron crie au plagiat

Certes, le ministre des Finances rejette la volonté des conservateurs de couper dans les dépenses de l’Etat dès cette année. «Commencer dès maintenant risquerait de faire dérailler la reprise. Aller plus vite, face aux incertitudes, serait prendre un énorme risque sur l’emploi, les revenus des gens, et le futur.» Mais Alistair Darling s’accorde avec les conservateurs sur l’idée que la réduction des déficits sera une priorité à partir de… 2011.

David Cameron s’est donc partiellement retrouvé pris au dépourvu. Il a commencé sa réponse au parlement en accusant le gouvernement de plagiat, estimant que les idées des conservateurs étaient systématiquement copiées. Puis, il a repris ses accusations habituelles, hurlant dans le brouhaha de la Chambre des communes: «Comme tous les gouvernements travaillistes avant lui, ce gouvernement se retrouve à court d’argent.»

Le paradoxe de ce débat est qu’il est avant tout rhétorique. Si les conservateurs affirment vouloir réduire le déficit rapidement, ils ne donnent pratiquement aucun détail sur la façon dont ils agiront. Et les travaillistes, derrière leur promesse de soutenir l’économie, ont présenté hier un budget qui promet de réduire le déficit de moitié d’ici à 2015. Certes, il y a très peu de détails sur la façon de s’y prendre, mais l’objectif est quasiment le même que celui des conservateurs.

Nick Clegg, le leader des libéraux-démocrates, le troisième parti du pays, renvoie donc les deux camps dos à dos: «Les travaillistes se mentent à eux-mêmes, tandis que les conservateurs font beaucoup de bruit pour cacher la vérité.» Il a peut-être raison, mais c’est sur cette bataille que se jouera une grande partie de l’élection.