International

Bataille pour le futur président de la Commission européenne

Lors du sommet informel de vendredi, les Etats membres de l’UE ont clairement indiqué qu’ils ne se laisseront pas imposer des candidats par le Parlement européen. La Suisse est très concernée

Le Conseil fédéral peut déjà commencer à «scanner» les futurs candidats à la succession de Jean-Claude Juncker. Le président de la Commission européenne, frustré et irrité en fin d’année dernière par les atermoiements de la Suisse sur un futur accord institutionnel, achèvera son unique mandat en novembre 2019. Lors du sommet informel des 27, vendredi à Bruxelles, la bataille pour désigner son remplaçant à la tête de l’exécutif communautaire a bel et bien débuté.

Les membres de l’Union européenne se sont mis d’accord pour que les différents camps politiques désignent chacun un candidat chef de file avant les élections européennes de la fin mai 2019, afin d’offrir aux électeurs un choix clair et «incarné». Les 27 chefs d’Etat ou de gouvernement refusent en revanche d’être automatiquement liés par ce processus, dit du «Spitzenkandidat» (le candidat «tête de liste»). Emmanuel Macron et Angela Merkel l’ont tous deux répété vendredi: le traité européen permet au Conseil (les Etats membres) de désigner son candidat «en tenant compte du résultat aux élections au Parlement européen» – donc de garder sa liberté de manœuvre. En sachant que les eurodéputés doivent ensuite avaliser ce choix par un vote, et peuvent donc le réfuter.

Un poste important pour les relations bilatérales

Pour les pays partenaires de l’Union, comme la Suisse – et à partir du 31 mars 2019, le Royaume-Uni –, la question est d’importance. Le président de la Commission européenne, comme on peut le voir ces temps-ci avec le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a la main sur la plupart des dossiers clefs des relations bilatérales. Sa famille politique peut aussi le cas échéant servir d’intermédiaire, via des contacts entre parlementaires et entre responsables. Même si le petit-déjeuner à Berne le 23 novembre 2017 entre les «démocrates-chrétiens» Jean-Claude Juncker et Doris Leuthard ne permit guère d’aplanir les différends entre la Confédération et l’UE.

«La Commission Juncker, beaucoup plus politique et centralisée que celle présidée par José Manuel Barroso, a démontré combien l’homme ou la femme nommé à sa tête peut peser sur les débats. D’abord parce qu’il imprime sa marque. Ensuite parce qu’il façonne son équipe», souligne un vétéran des arcanes bruxellois. Ainsi, après son déplacement raté à Berne, Jean-Claude Juncker, longtemps considéré comme un «ami» de la Suisse, a délégué le suivi de l’épineuse question bilatérale à son chef de cabinet allemand Martin Selmayr – nommé de façon expéditive secrétaire général de la Commission la semaine dernière. Alors que Barroso, ancien étudiant à l’Université de Genève, s’était montré plus précautionneux: «Qu’on ne s’y trompe pas. Le président de la Commission est l’interlocuteur numéro un pour un pays comme la Suisse, poursuit notre source. La bataille à venir sera dès lors déterminante pour nous.»

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Le nom de Christine Lagarde commence à circuler

Qui est dans les starting-blocks? Un seul nom est pour l’heure souvent cité: celui du négociateur du Brexit Michel Barnier, Français et Haut-Savoyard, perdant face à Juncker lors de la primaire organisée en 2013 par le Parti populaire européen (PPE, conservateur). Sauf que l’équation ne tient guère. Difficile, en effet, d’admettre que les conservateurs garderont la tête de l’exécutif communautaire qu’ils dirigent depuis 2004 (Barroso, puis Juncker). Difficile aussi de faire rimer le nom de Barnier avec le besoin de renouvellement et de féminisation. Difficile, enfin, d’imaginer que le président français Emmanuel Macron, dont le mouvement La République en marche se situe entre le PPE et le S&D (sociaux-démocrates), ne cherche pas une «troisième voie» au Parlement européen.

Le nom de la patronne du Fonds monétaire international Christine Lagarde a commencé à circuler. On parle même d’Angela Merkel elle-même. Avec toujours ce dilemme: comment réagira le Parlement européen, où les souverainistes de tous bords devraient faire un gros score en 2019? Emmanuel Macron s’est réjoui, vendredi, du fait que 26 pays sur 27 vont organiser des «consultations» sur l’Europe dans les prochains mois, sur le mode de son ex «grande marche». Un sondage informel sur le meilleur candidat à la présidence de la Commission sera-t-il organisé en parallèle? «Le Parlement européen doit comprendre qu’il n’est pas la seule expression démocratique de l’Union», assène-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron. Le rejet par les eurodéputés au début février de listes transnationales pour les élections européennes de 2019 a fâché Paris. La question de la création de telles listes – pour échapper à la domination politique des partis nationaux – se posera d’ailleurs à nouveau pour 2024.

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