«Partir d'ici? Plutôt crever.» Retranché dans sa villa du bord de mer transformée en bunker, Arieh Itzhaki, le leader de la fantomatique «Autorité juive de la bande de Gaza» qui a proclamé son «indépendance» il y a une semaine pour protester contre le désengagement, refuse d'admettre que le vent a tourné. Et que 70% des habitants des implantations de Gaza se sont déjà réinstallés à l'intérieur de l'Etat hébreu.

La décision d'accélérer le retrait a été prise mardi soir par Ariel Sharon et par le ministre de la Défense, Chaoul Mofhaz. Le chef de l'état-major de l'armée, Dan Haloutz, a alors reçu l'ordre «d'en finir le plus vite possible». C'est-à-dire avant la fin de la semaine. Quelques heures plus tard, 12 000 soldats accompagnés de bulldozers, de dizaines d'autobus et d'ambulances ont envahi la plupart des colonies encore habitées. Un dispositif impressionnant, comprenant des autopompes de la police ainsi que des hélicoptères et des drones (des avions sans pilotes) chargés de surveiller les faits et gestes des Palestiniens.

La plupart des soldats ne sont pas armés. Formés pendant près de huit mois pour affronter ce moment difficile, ils n'ont pas répondu aux crachats et aux insultes. «Nazis, juifs honteux», leur hurlaient pourtant dans l'oreille les habitants les plus exaltés de la colonie d'Atzmona dont certaines familles s'étaient enfermées dans des caravanes pour ne pas devoir partir. Lorsque leurs parents se sont rendus, leurs enfants sont sortis en pleurant. Ils levaient les bras et portaient une étoile orange accrochée sur la poitrine. Une scène rendue encore plus déchirante par la présence d'enfants en bas âges qui hurlaient des suppliques à Dieu.

A Morag (une implantation d'une vingtaine de villas située en face de Khan Younis), la plupart des habitants – des religieux – s'étaient retranchés dans la synagogue. Accompagnés de psychologues, les officiers les ont convaincus de partir, mais quelques-uns se sont réfugiés sur les toits en menaçant de se suicider. Durant ces discussions, une soldate a été poignardée par une passante et un jeune père de famille – un extrémiste connu sous le nom de «Michaël Jackson» – s'est enfermé dans sa chambre en menaçant de jeter son bébé par la fenêtre. «Vous le voulez? Que Sharon vienne le récupérer en rampant», criait-il avec des sanglots dans la voix.

Contrairement aux prévisions, les colons ne s'opposent pas à l'armée. Ils préfèrent attendre passivement chez eux que les soldats enfoncent la porte et les somment de s'en aller. Attaché à son lit, Yaïr Yechieli – un agriculteur réputé pour la qualité de ses produits organiques – les a attendu plusieurs heures. «Je ne vous en veux pas car nous sommes des frères et vous avez une mission à remplir», leur a-t-il dit pendant qu'ils le soulevaient de force pour le jeter dans un autocar bondé. «Mais en ce qui concerne Sharon, c'est une autre histoire. Il devra payer pour son crime».

Dans le même temps, la police a procédé à de plusieurs coups de filets parmi les militants d'extrême droite infiltrés dans les colonies pour en perturber le démantèlement. Plusieurs centaines d'entre eux ont été arrêtés. Des armes, des poignards et des dizaines de kilos de clous «ninja» (à plusieurs pointes) ont été saisis. Mais de nombreux autres «fous de Dieu» se cachent encore dans les maisons abandonnées, d'où ils espèrent continuer à «maintenir une présence juive dans la bande de Gaza».

Enfermés dans la synagogue de Neve Dekalim, deux mille d'entre eux – le noyau dur des «infiltrés» – ont longtemps refusé de négocier les conditions de leur évacuation avec la police. Ils ont baissé les bras lorsque les rabbins des «Yechivot» (écoles talmudiques) de Gouch Katif (des établissements réputés pour être les plus fanatiques des territoires) ont appelé leurs disciples à «cesser toute forme de résistance» et à embarquer dans les autocars de l'armée.

«Ce que j'appréhendais est arrivé. La bataille de Gaza est perdue et, d'ici la fin du shabbat, nos communautés auront sans doute été vidées», reconnaît Shalom Goldstein, un dirigeant du Yecha (le lobby des colons) résidant à Neve Dekalim. «Je m'en vais avec les autres, mais notre mouvement n'a pas perdu la guerre pour autant. La colonisation ne s'arrête pas, elle se poursuit et se renforce en Cisjordanie où nous n'avons pas dit notre dernier mot. Si Sharon veut nous déraciner de là-bas, je lui souhaite beaucoup de plaisir.»

L'annonce de l'évacuation forcée de Gouch Katif a également provoqué des manifestations l'intérieur de l'Etat hébreu, où plusieurs milliers de sympathisants des colons ont tenté de bloquer les routes avec des «ninjas» (600 arrestations). Une femme – une habitante de la colonie de Kedoumim (Cisjordanie) – a également tenté de s'immoler par le feu. Elle venait de comprendre qu'elle ne pourrait plus jamais se rendre à Gouch Katif et elle ne l'a pas supporté.