Lorsqu’il y a huit ans, l’Argentine Dafne Ungerer débarque à Barcelone, elle est loin de se douter que l’école où elle met ses deux enfants allait être un tel problème. «Pour moi, l’Espagne était en Europe le pays idéal pour que mes enfants continuent à parler leur langue. J’ai vite déchanté: mes petits devaient apprendre une langue étrangère!» En Catalogne règne en effet le modèle d’immersion où, comme dans les administrations ou les médias publiques, l’idiome «véhiculaire» est le catalan. Dans la pratique, de la maternelle au secondaire dans le public, le catalan est omniprésent, et le castillan, quoique langue co-officielle, n’est parlé que lorsqu’il est enseigné comme matière, au même titre que l’anglais. «Si j’avais eu de l’argent, dit cette vendeuse dans un magasin, cela fait longtemps que je les aurais mis dans ces écoles privées où les cours sont répartis par tiers entre le catalan, l’espagnol et l’anglais.»

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La législation prévoit que, si des parents d’élèves le réclament, un quart de l’enseignement peut être donné en castillan. C’est l’option qu’a choisie Dafne qui, après des années de «combat», a obtenu en 2017 du Tribunal supérieur de justice de Catalogne que les cours reçus par ses deux enfants le soient dans la langue de Cervantès. «La peur de représailles était partout. Finalement, des dizaines de parents d’élèves m’ont soutenue, d’autres se sont tus, sept familles ont quitté la région. Pendant des années, mes enfants étaient ostracisés, on ne les invitait plus aux anniversaires, ils ont payé cher!»

Mères indignées

D’allure moderne, l’école Josep Guinovart se trouve non loin du centre de Castelldefels, bourgade côtière proche de Barcelone. Ce jour, à la sortie de l’école, des mères indépendantistes se montrent indignées du changement linguistique. «Aujourd’hui, dit l’une, il y a presque plus d’espagnol que de catalan dans l’école de mon fils. Tout cela parce qu’une poignée de parents ont monté un scandale. C’est antidémocratique!»

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L’établissement Josep Guinovart est la partie émergée d’un profond malaise régnant dans l’enseignement en Catalogne. Certes ancien, il a été ravivé par les événements politiques qui ont enflammé la région lors du référendum d’autodétermination en automne 2017, puis, en octobre 2019, avec la condamnation à des peines de prison de 9 à 13 ans pour neuf dirigeants sécessionnistes. Sous la coupe du Ministère régional de l’éducation, les directeurs laissent souvent leurs établissements se politiser. Au cours de la grève générale décrétée par les séparatistes contre la justice espagnole en octobre dernier, la plupart des écoles catalanes ont suivi le mouvement.

L’héritage de Jordi Pujol

Le conflit linguistique vient de loin. Dès son arrivée au pouvoir régional en 1980 – il y restera jusqu’en 2003 –, le nationaliste Jordi Pujol assoit les bases d’un modèle éducatif où le catalan, interdit sous le franquisme et longtemps déprécié, occupe une place de plus en plus grande dans le secteur public. En théorie, catalan et castillan sont co-officiels. Dans la pratique, le premier devient peu à peu prédominant. En 2009, une loi confère au catalan un statut supérieur en devenant dans l’enseignement «la langue propre» et d’«usage normal».

Aux yeux des milieux indépendantistes, qui détiennent la plupart des leviers du pouvoir de la région, il s’agit d’un juste mécanisme compensatoire. Le vice-président de l’influente organisation culturelle Omnium, Marcel Mauri, l’explique ainsi: «20% des habitants catalans ne parlent pas catalan, 35% ne savent pas l’écrire, alors que 97% savent le castillan. D’où notre système d’immersion linguistique, face à un castillan omniprésent dans les médias privés, la rue, la télévision, les séries… Promouvoir le catalan à l’école, le lieu de la transmission du savoir, c’est la seule manière de le protéger.»

«Eradication de la culture espagnole»

Mais en face, le camp «constitutionnaliste» voit dans la politique linguistique à l’école une façon de discriminer la langue nationale. Ana Losada, de l’Assemblée pour une école bilingue en Catalogne, souhaite revenir au modèle bilingue antérieur: «Nous n’avons rien contre le catalan, au contraire, je le parle avec fierté. L’ennui, c’est la discrimination contre l’espagnol, qui est la langue maternelle de 53% des Catalans. Il est aberrant que ces gens doivent se plier au diktat d’une seule langue dans les lycées et collèges. Je connais beaucoup de cas de parents hispanophones qui, pour éviter des conflits en famille, se forcent à parler dans un mauvais catalan à leurs enfants!» A ses côtés, son ami d’Impulso Ciudadano Pepe Domingo y voit une raison culturelle: «Au-delà, ils cherchent l’éradication de la culture espagnole. On n’enseigne ni Cela, ni Pérez Galdos, ni Cervantès, seulement des auteurs catalans.»

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Quelles conséquences pour l’apprentissage? Là encore, personne n’est d’accord. Côté indépendantiste, on affirme que le niveau d’espagnol des bacheliers catalans est le meilleur dans tout le pays. Côté unioniste, d’après une étude de Convivencia Civica, le mouvement défend que dans la région l’échec scolaire des hispanophones est le double de celui des catalanophones.