La concentration de la médecine de pointe doit passer un test décisif. L’organe de décision des cantons, composé de dix conseillers d’Etat, devrait dans les prochaines semaines procéder à une première répartition de certaines prestations spécialisées. La grande question est de savoir si ce groupe aura le courage de faire le ménage et de forcer les grands centres hospitaliers à renoncer à certaines interventions hautement spécialisées.

Sur les principes, tout le monde est d’accord. La Suisse est trop petite pour que chaque hôpital universitaire offre toute la palette des opérations pointues. Il s’agit de limiter les coûts de la santé. Mais aussi de garantir la qualité. La concentration est considérée comme bénéfique pour des interventions qui se pratiquent rarement.

Dans la pratique, les choses se gâtent. Aucun canton n’a envie de renoncer à des opérations qui font la force et le prestige de son hôpital. Lancé il y a dix ans par la Conférence suisse des directrices et directeurs cantonaux de la santé (CDS), le processus de coordination et de concentration de la médecine hautement spécialisée n’avance qu’à très petits pas. Une première convention intercantonale a capoté en 2005 suite au refus de Zurich d’y adhérer. Le canton refusait de renoncer aux greffes du cœur. La CDS a remis prudemment l’ouvrage sur le métier. Un nouveau concordat est entré en vigueur en 2009. Il comporte deux innovations de taille. D’abord, un organe scientifique de douze experts est chargé de déblayer le terrain et de faire des propositions sur des bases médicales et scientifiques. Ensuite, la décision ne revient plus au plénum, mais à un comité de dix conseillers d’Etat responsables de la Santé (GE, VD, BE, ZH, BS, AG, SG, LU, TI et GR).

Après s’être mis au travail l’été dernier, l’organe scientifique a fait des recommandations pour cinq domaines de prestation, à savoir les brûlures graves, les transplantations allogènes de cellules souches de la moelle et du sang – pratiquées avant tout pour lutter contre la leucémie –, les implants auditifs dans l’oreille interne, les transplantations d’organes et la protonthérapie pour le traitement de formes rares de cancer.

Presque rien n’a filtré sur les travaux jusqu’à maintenant. Sinon que deux spécialités sont particulièrement disputées, comme le relatait le Tages-Anzeiger au début de mars. Les experts proposent ainsi de ne garder que deux centres pour les quelque 30 greffes du cœur pratiquées chaque année. Alors que Berne semble assuré de conserver cette spécialité, Lausanne et Zurich sont en compétition pour le choix du second centre.

De même, les experts recommandent de concentrer la protonthérapie, une technique coûteuse qui nécessite des investissements lourds, sur un seul site. Un centre existe déjà, qui a la faveur de Zurich, dans la campagne argovienne, à l’Institut Paul-Scherrer dépendant du domaine des Hautes Ecoles polytechniques. Mais Berne, depuis 2006, prévoit de construire son propre centre pour le traitement par protons à l’Hôpital de l’Ile.

Signe que les travaux sont entrés dans une phase délicate, les conseillers d’Etat se tiennent à couvert sur leurs ambitions. Le Vaudois Pierre-Yves Maillard a accepté de s’exprimer en tant que président de la CDS. Il tempère les espoirs mis dans l’exercice: «On ne va pas d’un coup de baguette magique organiser un paysage hospitalo-universitaire rationnel. Mais les premières décisions seront importantes pour lancer le processus. J’espère qu’avec le temps il y aura une dédramatisation. Il ne faut pas surestimer les économies que l’on pourra réaliser, il s’agit avant tout d’une question de qualité. Ni surestimer les conséquences de l’abandon d’une spécialité, comme par exemple les transplantations cardiaques. On ne peut pas sacrifier la qualité en donnant un peu de prestige à tout le monde.»

Face aux pressions et tensions internes, le groupe des dix conseillers d’Etat peut-il décider de ne rien décider? «J’ose espérer que mes collègues n’ont pas de temps à perdre. Les efforts sérieux qui ont été faits jusqu’à maintenant, aussi par les experts, ne peuvent être annulés par un manque de décision. Il faudrait, sinon, arrêter tout de suite l’exercice.»