Avec en toile de fond cet immense «Rocher», s’offre au regard un décor de bataille navale, comme s’il s’agissait d’une reconstitution historique du début du XVIIIe siècle, lorsque Gibraltar était le théâtre de combats. Lundi, alors que ­vacanciers et transfrontaliers passaient sans heurt les postes douaniers, la baie d’Algésiras débordait d’embarcations: d’un côté, hors-bord ou bateaux divers de la Royal Gibraltar Police et de l’Autorité ­portuaire, «soutenus» par la gigantesque frégate HMS Westminster et ses 185 marins, tout juste envoyée par Londres pour «des manœuvres de routine» en Méditerranée; de l’autre côté, des embarcations de pêche espagnoles escortées par des patrouilles de la Garde civile. Gibraltar, appuyée par sa puissance coloniale britannique, face à l’Espagne. Une scène anachronique. «Une bataille navale sans tirs, pacifique, surréaliste», résumait hier un locuteur d’une radio locale de La Linea de la Concepcion, la ville espagnole qui fait frontière avec le «Rocher».

Contrôles tatillons

Le bras de fer est bien sûr symbolique, mais il reflète la tension croissante entre Londres et Madrid à propos de ce territoire lilliputien qui fut concédé par les Espagnols aux Britanniques lors du traité d’Utrecht, en 1713. Depuis que, le 24 juillet, les autorités de Gibraltar ont plongé en mer 70 blocs de béton pour constituer un récif artificiel, dans le but annoncé «de régénérer la vie marine», chacun campe sur ses positions. Pour la colonie britannique, c’est un «geste souverain»; pour l’Espagne, qui ne cesse de revendiquer le «Rocher», une «action hostile».

Résultat: arguant qu’il lui faut contrôler «le blanchiment d’argent et la contrebande [de tabac]», Madrid a fortement renforcé les contrôles à la frontière, ce qui provoque chaque jour d’interminables files d’attente de véhicules, et pénalise aussi bien les touristes, les Espagnols transfrontaliers que les quelque 7000 Gibraltariens résidant le long de la baie d’Algésiras. Aux yeux de la colonie, les contrôles douaniers sont «inacceptables et punitifs». Pour Madrid, ils «sont aléatoires et proportionnés». Et se justifient pleinement du fait que la colonie ne fait pas partie de l’espace Schengen.

A l’image de la configuration navale dans la baie de Gibraltar, la situation est figée. Madrid a assuré que les contrôles frontaliers ne cesseraient pas tant que les 70 blocs de béton jetés en mer (et dont les barres métalliques empêchent les pêcheurs espagnols de lancer leurs filets) ne seraient pas retirés. De son côté, le ministre principal de Gibraltar, Fabian Picardo, a prévenu que cette perspective est aussi illusoire que celle voulant «que l’enfer puisse un jour se congeler». Entre les deux parties, toutes deux membres de l’UE, le dialogue est si difficile qu’il passe désormais par le truchement d’un arbitrage européen. Hier, le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a fait savoir au président de la Commission, José Manuel Barroso, qu’il acceptait l’envoi sur place d’une délégation communautaire pour la résolution de la crise. Sauf que, à la différence de son homologue David Cameron, appuyant, lui, avec force une enquête sur les contrôles douaniers, Mariano Rajoy souhaite une «approche globale». Autrement dit, une commission qui plancherait sur tous les sujets sensibles: le régime fiscal douteux des Gibraltariens résidant en Espagne; «l’illégalité» des sociétés de paris en ligne qui fourmillent sur le «Rocher»; un paradis fiscal où l’impôt sur les sociétés est trois fois inférieur au taux espagnol.

Pour l’heure, le contentieux porte surtout sur la pêche. Depuis que les autorités de Gibraltar ont installé les blocs de béton au large de l’aéroport qui tient lieu de frontière, une cinquantaine de pêcheurs espagnols ont perdu leur zone de prédilection. «C’est un terrible manque à gagner, s’égorge Leoncio Fernandez, chef de la confrérie de pêche à La Linea. Cela fait trois siècles que nos ancêtres le font. Pourquoi cette brusque impossibilité?» Madrid fait cause commune avec les pêcheurs pour une raison simple: en vertu du traité d’Utrecht, la colonie ne doit pas disposer d’eaux territoriales. Or, à Gibraltar, on s’appuie sur une convention onusienne de 1982, non signée par l’Espagne, qui accorderait environ 4 miles nautiques au «Rocher». Le dialogue de sourds persiste.