Stations surpeuplées, retards, annulations, problèmes techniques, escaliers roulants en panne: le métro de Londres rappelle sans cesse à ses 2 millions d'utilisateurs quotidiens sa vétusté et l'absence d'entretien dont il a souffert. Le gouvernement britannique a placé ses espoirs de réhabilitation dans un plan de partenariat privé-public. Or, ce «remède miracle» fait aujourd'hui l'objet d'une féroce bataille entre le cabinet de Tony Blair et la nouvelle mairie du Grand Londres, dirigée par Ken Livingstone. Le dissident travailliste a fait venir l'Américain Bob Kiley, l'homme qui a ressuscité le métro de New York, pour prendre le dossier en main. Avec un franc-parler qui agace prodigieusement Westminster, cet homme d'expérience attaque «l'aveuglement idéologique» de Londres.

Le 2 février, le gouvernement et la Greater London Authority ont signé un accord traçant les grandes lignes de la transition du métro londonien vers une gestion semi-privée: les installations et l'exploitation les lignes seraient confiées à des sociétés privées alors que l'autorité régionale se chargerait du personnel roulant. Mais en un mois, le climat s'est nettement détérioré. L'administration du Grand Londres exige une formule de «contrôle de gestion unifié» qui lui donnerait la primauté des décisions. Mais le gouvernement refuse. Nerf de la guerre: le financement. La réhabilitation du métro coûtera entre 15 et 20 milliards de livres (42 et 50 milliards de francs) sur quinze ans.

Selon l'hebdomadaire dominical The Observer, la Banque européenne d'investissement serait prête à injecter 5 milliards de livres dans un métro public. Cet élément serait susceptible de débloquer l'impasse actuelle. Ken Livingstone envisage pour l'instant de traîner le gouvernement de Tony Blair devant les tribunaux pour casser le projet de «privatisation de facto». Et les syndicats des traminots, qui ont déjà provoqué une grève le mois dernier, ont voté un nouvel arrêt de travail prévu ce vendredi: chaos programmé dans la capitale.

Sans trop d'égard pour les manières britanniques, Bob Kiley s'exprime haut et fort: «Le métro est un bien public. Une gestion publique ne peut pas être abandonnée.» Au début des années 80, alors que le métro de New York se délite complètement, ce spécialiste des transports réussit à remettre le réseau sur les rails en cinq ans: ponctualité, sécurité et fiabilité progressent année après année. A Londres, les succès économiques ont eu un effet pervers: davantage de pendulaires et d'utilisateurs du métro, alors qu'il y a vingt ans déjà le «tube» était à l'étroit. «Le matériel se détériore parce qu'aucun plan d'investissement à long terme n'a été suivi, constate Bob Kiley. Enfin, la gestion du personnel s'est révélée catastrophique depuis plusieurs années.» La remise en état sera longue et compliquée: l'étroitesse des tunnels rend par exemple impossible toute présence humaine lors du passage des rames. Or, si les travaux ne s'effectuent que durant les quatre heures quotidiennes de fermeture, il faudra… trois cents ans pour arriver à leur terme!

C'est parce qu'il avait perdu totale confiance envers les dirigeants du London Underground que le gouvernement de Tony Blair s'est lancé dans le plan de partenariat public-privé. Bob Kiley dénonce toutefois un certain entêtement politique: «La philosophie du New Labour plaidait pour un financement par le secteur privé. Or, cela ne fonctionne bien que si l'objectif est bien connu, le financement unique, le risque identifiable et le retour sur investissement court (entre cinq et six ans). Le métro présente un profil totalement différent. Nous ne connaissons même pas avec exactitude l'état réel des installations. Or, les contrats proposés aux opérateurs sont largement centrés sur des rendements financiers rapides, ce qui est un problème majeur.»

Bob Kiley a l'impression que le gouvernement réédite l'erreur commise lors de la privatisation des chemins de fer. «Croire que trois catégories de contractants pourront s'entendre sur le fonctionnement du métro est complètement stupide, s'emporte l'Américain. Il faut un leader, et dans ce cas c'est à l'autorité publique que revient ce devoir.»

Concernée au premier chef, la City voit d'un œil inquiet le pugilat qui oppose le cabinet Tony Blair à Ken Livingstone et Bob Kiley. Secrètement, elle espère que celui-ci aura le dernier mot. Le Parti conservateur aussi. Etrange paradoxe: la droite et la finance britanniques soutenant un héraut américain de la fonction publique contre un plan de privatisation préparé par la gauche…