Quelques minutes avant midi, des responsables de Batasuna, le parti indépendantiste basque radical considéré comme le bras politique de l'ETA et que le gouvernement espagnol veut interdire, installent sur la place Moyua de Bilbao un tronc d'arbre avec une croix gammée en bois à son sommet. Sur chaque branche du svastika, les couleurs des drapeaux espagnols et français, les «deux pays oppresseurs» dans le jargon radical.

Midi, les caméras de télévision tournent: Juan-Manuel Irasun abat l'arbre à coups de hache sous les applaudissements des 4000 à 5000 personnes présentes, qui se font ensuite un plaisir de fouler l'emblème nazi lorsque la manifestation s'ébranle. Le symbole est d'autant plus fort que le bûcheron du jour porte un T-shirt sur lequel figure une photographie d'un prisonnier basque, et que la hache – entourée d'un serpent – est justement le symbole de l'ETA. Pendant la manifestation, les militants n'hésitent d'ailleurs pas à glisser entre les slogans légaux comme «halte au fascisme», «le terrorisme c'est l'Etat espagnol» ou «Gora ETA militarra» (Vive l'ETA militaire), slogan tombant sous le coup de l'apologie du terrorisme…

«J'ai la rage de voir ce que les deux Etats nous imposent. L'Espagne et la France veulent décider de notre avenir. Ils se disent démocratiques, mais veulent interdire un parti politique. Nous sommes un parti de dialogue. La France et l'Espagne condamnent le terrorisme depuis vingt-cinq ans et la situation est la même», affirme au Temps le bûcheron du jour, en refusant, évidemment, de condamner les attentats de l'ETA.

Politiciens et personnes favorables à l'interdiction de Batasuna ne manqueront pas une nouvelle fois de souligner les liens entre l'organisation armée, responsable de 700 morts depuis sa création en 1959, et la coalition qui a maintes fois changé de nom (Herri Batasuna, Euskal Herritarrok, Batasuna). Ces liens, évidement réfutés par les membres de Batasuna, sont à la base de la procédure d'interdiction du parti indépendantiste. Pourtant, de nombreux dirigeants de Batasuna sont d'anciens étarras, et bien des militants ont déjà été arrêtés et condamnés pour des faits de terrorisme.

Lundi, le juge vedette espagnol Baltasar Garzon, qui a déjà mis une partie des biens du parti sous séquestre et interdit des groupes dans la nébuleuse ETA, devrait suspendre les activités de Batasuna après des mois d'enquête et après le feu vert vendredi du Parquet espagnol. Suspension qui coïncide justement avec l'initiative parlementaire du gouvernement conservateur de José Maria Aznar (soutenu sur ce dossier par les socialistes) qui, après avoir fait voter une nouvelle loi sur les partis en juin, a convoqué lundi une séance extraordinaire du parlement espagnol dont l'objet sera l'interdiction de Batasuna.

Politiquement et juridiquement, la disparition, au moins sous cette forme, de Batasuna, est presque acquise. La coalition vit ses dernières heures de légalité, mais la décision suscite un fort débat en Espagne et au Pays basque. «On peut condamner moralement ou éthiquement Batasuna pour son soutien à l'ETA, c'est vrai, mais a-t-on le droit d'interdire un parti qui représente qu'on le veuille ou non entre 10% et 20% des Basques (entre 100 000 et 200 000 voix lors des derniers scrutins)? Et, stratégiquement, est-ce vraiment opportun? C'est une logique qui va pousser encore plus de gens vers l'illégalité et donner toutes les raisons du monde aux radicaux de se plaindre du manque de démocratie», analyse sous couvert de l'anonymat un journaliste espagnol.

Joseba Permach, membre de la Mesa nacional (bureau national) de Batasuna, a d'ailleurs prévenu dans sa harangue à la foule vendredi. «Ils se trompent. Aznar ce fasciste, le Parti populaire, le parti socialiste ou les autres partis qui, faisant honte à leurs militants, vont voter lundi […]. S'ils croient que le PP ou Garzon, ce mercenaire de l'injustice, vont pouvoir nous éliminer, ils se trompent. Nous survivrons. Il faut prendre la rue.» Un discours qui a été conclu par des cris d'indépendance et par «Eusko Gudarri», l'hymne du guerrier basque…