Voyage (1/5)

Batoumi, port d’un soir

Ville de transit entre les pays pétroliers du Caucase et la mer Noire, Batoumi a toujours été tournée vers la mer. En congé lorsqu’ils sont à terre, ses habitants, des marins pour la plupart, se mêlent aux touristes sur la marina. Entre la grande roue, les casinos et le maïs soufflé au caramel, en été, il y a foule

Pont entre l’Orient et l’Occident, verrouillée par le Bosphore, la mer Noire est un trait d’union entre des nations qui tendent à se tourner le dos. Elle est aussi le théâtre d’une valse incessante de navires qui parcourent ses eaux de part en part. Notre journaliste est allée à la rencontre des personnes qui la sillonnent, l’habitent et en dépendent.

Il ne le reconnaissait pas. Et pourtant, il savait que cet homme, en face de lui, dans l’ascenseur de l’immeuble construit pendant les années Khrouchtchev, était son père. Face à son géniteur, il est resté silencieux. C’était il y a trente ans, Batoumi était une cité rythmée par les activités du terminal pétrolier, les allées et venues des marins et les arrivées du fuel de l’Azerbaïdjan. En ville, poussaient bougainvilliers et oliviers. L’odeur de la mer Noire et les clameurs du marché au poisson faisaient de cette cité un havre de paix pour les habitants de Tbilissi en vacances estivales.

Levan avait 6 ans. Cette scène est restée gravée dans sa mémoire. C’est sans doute à cause d’elle que jamais il n’a voulu exercer le métier de son père, marin. «Il partait en mer pendant quatre, parfois six mois. A son retour, il avait des récits plein la tête du Brésil, d’Arctique, des Etats-Unis. Tout le monde était impatient de l’entendre raconter ce qu’était le monde, en dehors de la Géorgie. Tout le monde était excité. Mais pour moi, cet homme était chaque fois celui auquel j’allais devoir de nouveau m’habituer.»

Nous sommes tous les deux assis sur le trottoir qui sert de terrasse à son petit bar. Il enchaîne les vodkas-Red Bull en tirant sur ses cigarettes. Il est 22h et le bateau sur lequel on doit embarquer a du retard. Alors, on discute. Et on boit.

«Le seul moment où j’ai aimé le métier de mon père, c’était quand il nous rapportait des jeux vidéo des Etats-Unis. Pendant l’ère soviétique, les marins étaient les seuls à pouvoir sortir du pays. C’étaient des héros. Maintenant, le métier est devenu moins romantique. Si les jeunes veulent travailler en mer, c’est surtout à cause du salaire qu’ils touchent», explique Levan. Son long corps est courbé en avant. Jambes croisées, il observe la rue d’un air las. La vie nocturne de Batoumi commence à s’animer. A l’intérieur, les voix de Nina Simone, de Tom Waits se mêlent dans des volutes nicotinées à la trompette de Chet Baker. Levan va se servir un autre verre et se rassied. Entre ses doigts s’opère un ballet de clopes. Son bar est plein. Il l’a ouvert il y a bientôt deux ans, mais il est menacé de devoir l’abandonner en septembre. Des investisseurs ont son quartier en ligne de mire et comme dans la plupart des espaces historiques de Batoumi, ils envisagent de raser les vieilles bâtisses pour les remplacer par des appartements de haut standing. «Depuis la présidence de Mikhaïl Saakachvili, la ville se développe. Les autorités veulent en faire une cité d’opportunités, d’investissements. Du coup, tous les quartiers historiques disparaissent comme peau de chagrin», commente Levan, qui est seul à se battre. «Les habitants ne s’y opposent pas forcément, car ils sont relogés dans des appartements plus confortables.»

Casinos, plastique et barbe à papa

A quelques mètres de là, sur l’avenue Rustaveli, dans des édifices qui se veulent dignes du Strip de Las Vegas, les casinos sont en pleine effervescence. Essentiellement fréquentés par les visiteurs de Turquie, d’Azerbaïdjan, de Russie, d’Arménie et du Moyen-Orient, les espaces de jeu naissent de toutes parts sur le boulevard face à la mer Noire. Tout l’été sur le front de mer, on dépense son argent en distractions. Le long des transats, on trouve de tout: disco, barbe à papa, plastique, pop-corn, trampoline. Sur la plage, parmi les galets, bronzent des corps de touristes rassasiés de cornets fraise. Aujourd’hui, il n’y avait pas de soleil dans le ciel blanc. Et la mer Noire était grise.

Action. Un 4x4 rutilant tente de se parquer sur le trottoir. Les chiens de la rue le poursuivent en aboyant. Levan se lève, tente vainement de calmer les élans canins d’un hochement de tête et se rassied. Il allume alors une autre cigarette. «En été, encore, on a du travail. Mais l’hiver, la ville est totalement délaissée. Tous les employés temporaires des restaurants et hôtels se retrouvent désœuvrés. Le temps est maussade, on fume, on boit. Des cafés, de la vodka. Et on attend l’été.»

Pour remédier à l’instabilité saisonnière, les jeunes choisissent de se tourner vers la mer. A Batoumi, ils sont nombreux à venir étudier sur les bancs de l’académie maritime, une bâtisse aux murs bleu azur où trônent les portraits des grands navigateurs.

Venir et partir

Levan sourit: «Tu sens que tu es dans une ville de marins?» C’est quoi une ville de marins? Un port où l’on chante, dort, meurt, mange et danse? En guise de réponse, Levan lève le menton vers un homme barbu qui claque sa bière avec une bande d’amis. «Regarde, lui. Il vient de rentrer, ça fait quatre mois qu’il était en mer.» Il tend sa cigarette vers un autre homme, le ventre rebondi, une jeune femme sous le bras. «Lui là, il attend. D’un jour à l’autre il devra partir. Et celui-là, au fond, il est capitaine. Célibataire, mais toujours entouré de femmes. Les jeunes au fond sont à l’académie. Et certaines des filles, là, à côté, ont leur mari en mer.» En fait, c’est ça une ville de marins. Une ville où l’attente rythme le quotidien et où la mer est présente où que l’on soit.

Même en sortant du centre-ville bling-bling, elle est là la mer. Elle est dans la rouille qui jonche les marches des escaliers sur les pas-de-porte, dans le geste lent et tanguant du vieillard qui, assis sur une balançoire amarrée au faîte de son toit, repeint sa maison en vert bouteille. Elle est aussi dans les gouilles nichées au fond des nids-de-poule creusés par les va-et-vient des voitures klaxonnantes pour un oui ou pour un non sur les routes en terre. Elle est dans ces baraques en tôle ondulée où la chaleur de l’été est suffocante. La mer, elle est dans le bleu du drapeau de Batoumi. Mais surtout elle se matérialise à travers ces tuyaux métalliques qui dévalent les montagnes couvertes de forêts luxuriantes, le long des voies de chemin de fer et apportent le pétrole d’Azerbaïdjan qu’ils déverseront dans les citernes du port. Une ville de marins, c’est une cité où l’on vient et d’où l’on part.

Pendant douze ans, Capitaine Mamuka est venu et reparti. On l’avait retrouvé quelques heures avant alors qu’il dévorait un khatchapouri, sorte de pizza géorgienne couronnée d’un œuf au plat, sur la terrasse du Porto Franco, au cœur de Batoumi. Il avait parqué sa voiture juste devant le parasol qui lui faisait de l’ombre pour le repas et avait commandé des spécialités du pays pour «son invitée». En appuyant son dos contre le coussin de sa chaise, il s’est lancé dans une description homérique de la vie de marin, tout en précisant qu’il fallait bien laisser fondre le beurre sur la pâte du khatchapouri pour qu’il soit meilleur. Il disait que la mer ne pardonnait jamais les erreurs. Que jamais elle n’était pareille d’un jour à l’autre. Quand le serveur est arrivé avec les bières, Mamuka était parvenu à une conclusion: ce métier lui avait ouvert l’esprit. Et, oui, le large lui manquait. Mais concilier cette vie avec la famille, c’est difficile. Il a gravi tous les échelons, passant du grade de cadet dans les cales, jusqu’à celui de capitaine sur le pont. Il a passé la majeure partie de sa vie à arpenter les mers et un jour il s’est arrêté. Dans le détroit de Magellan, les veines pleines d’adrénaline alors que son navire n’attendait que la grâce de l’océan pour atteindre le port, il a senti que le moment était venu de changer de cap. Aujourd’hui, devenu directeur des Transports maritimes du Ministère de l’économie et du développement durable de Géorgie, il porte une attention toute particulière à valoriser le métier de marin. A l’heure du café, il s’était exclamé: «C’est un monde invisible dont dépend le monde entier. Les marins sont des héros inconnus car, en mer, leur vie est soumise au risque et au stress constants.»

Le salaire de la mer

La Géorgie compte près de 10 000 marins. «Rien qu’à Batoumi, on est 500 capitaines», a précisé Mamuka avant de nous faire monter dans sa voiture en direction de la marina, là où il était sûr de rencontrer ses homologues. Sous la grande roue, ils étaient là, en effet. Il y avait Capitaine Valerian assis sur son yacht qui buvait de l’eau gazeuse, Capitaine Giorgi, maigre, gai, fatigué qui pêchait des poissons aussi chétifs que lui, Capitaine Irakli avec sa famille et Capitaine Nicholas, discret, assis sur un banc un verre plein à la main. Mamuka a souligné: «Etre capitaine, c’est devoir endosser beaucoup de responsabilités, mais c’est aussi recevoir un très bon salaire: 12 000 à 20 000 dollars par mois. Ça permet un certain confort, ici en Géorgie, où le revenu mensuel moyen est de 280 dollars.»

Plus tôt dans la journée, Konstantin, un ancien employé du terminal pétrolier, précisait: «Si on veut gagner de l’argent ici, soit on travaille au terminal pétrolier, soit on va en mer.» On avait pris un café glacé et en dessous, dans le port de Batoumi, les bras métalliques chargeaient deux cargos de containers en silence. Les engins semblaient assommés par le soleil qui perçait entre les nuages, comme tous les malheureux qui n’avaient pas trouvé d’ombre à temps sur les quais. «La Géorgie a toujours été un pays de transit. Mais après l’effondrement de l’Union soviétique, nous avons dû prendre le temps de nous réinventer. Tout roulait à l’époque: on tirait le pétrole au Kazakhstan, le raffinait en Azerbaïdjan et l’emmenait en Géorgie pour le distribuer à travers le monde. En 1991, nous avons dû nous réorganiser afin de faire fonctionner ce terminal laissé totalement à l’abandon. Dans le port, il y avait des endroits où on avait du pétrole jusqu’aux genoux», se souvenait l’ancien employé du terminal. En 1999, quand le groupe Greenoak a racheté le terminal, Konstantin a senti une effervescence similaire à celle de l’époque des frères Nobel, les créateurs de l’industrie pétrolière entre Baku et Batoumi à la fin du XIXe. «Nous devions repartir de rien. Le travail était excitant, tout était à faire. Et peu à peu, le volume de transbordement des marchandises qui stagnait à 3 millions de tonnes a augmenté. En 2006, il a atteint les 12 millions de tonnes.»

Choisir entre l’Europe et la Russie

Bien que cette quantité n’équivaille en rien à celle des grands ports mondiaux, elle est le reflet d’une belle proportion pour un port de la mer Noire. Désormais, une compagnie kazakhe possède le terminal et Konstantin a changé de profession.

Il fait maintenant partie de ceux dont parle Levan: ceux qui veulent faire de Batoumi un pôle non seulement touristique mais aussi d’investissements et d’opportunités. «On perd notre identité!» soupire le barman. «On ne sait pas à qui, entre l’Europe ou la Russie, nous voulons nous identifier.» Pourtant, lui a choisi. «En Europe, on peut parler de liberté. Ici, on commence à esquisser ses contours.»

Il est 1h du matin. Nous quittons Levan, ses clopes, sa musique. Au port, le ferry est sur le point de larguer les amarres. Destination: Tchornomorsk, en Ukraine.

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