La bavure ne pouvait plus mal tomber. Trois jours après que Stanley McChrystal, commandant en chef de la force internationale en Afghanistan sous commandement de l’OTAN (l’ISAF), eut présenté une nouvelle stratégie pour mieux protéger la population civile, des avions de l’OTAN ont tiré sur deux camions-citernes détournés par les talibans et tué des dizaines de villageois qui se trouvaient sur les lieux.

Les estimations, non confirmées, font état de 90 morts. On ignore combien d’entre eux sont des rebelles. Les premières affirmations des porte-parole de l’OTAN selon lesquelles la plupart étaient des insurgés ont été démenties par les autorités locales et des témoins oculaires.

Enquête ordonnée

A l’origine du drame, des camions transportant du carburant destiné au contingent allemand stationné dans la région de Kunduz ont été attaqués par les rebelles, qui ont décapité deux chauffeurs, selon ce qu’a déclaré leur collègue rescapé à la BBC. A 7 km au sud-ouest de la capitale de province, les talibans ont voulu traverser la rivière avec les véhicules, mais le second s’est enlisé. Ils ont alors distribué son contenu à la population locale.

«Les villageois se sont rués avec tous les bidons et bouteilles qu’ils pouvaient emporter», a raconté Mohammad Daud, 32 ans, à l’AFP. Il y avait 10 à 15 talibans sur la citerne et plus de 200 personnes autour quand, à 1 h 50 du matin, les avions de l’OTAN ont bombardé leur cible.

«Tous ceux qui se trouvaient là sont morts, ajoute Mohammad Daud. Aucun corps n’était en un seul morceau. Les gens les plus éloignés du camion ont été grièvement brûlés.» L’AFP a vu huit corps calcinés à l’hôpital de Kunduz.

Le représentant de l’ONU à Kaboul, Peter Galbraith, et le gouvernement afghan ont demandé une enquête. Le général Stanley McChrystal a promis au président Hamid Karzaï de faire la lumière sur les circonstances du bombardement. Un porte-parole de l’armée allemande a confirmé vendredi à l’agence DPA que c’est bien le contingent de la Bundeswehr à Kunduz qui a demandé l’appui aérien. Quant à savoir comment les avions ont pu discerner, en pleine nuit, la présence quasi exclusive de talibans – ainsi que l’affirmaient initialement les porte-parole – c’est un point que l’enquête devra établir.

Le soutien faiblit

Les morts civils sont une des raisons majeures qui ont rendu l’ISAF impopulaire parmi les Afghans. Début mai, une centaine périssaient suite aux bombardements américains dans la province de Farah. En 2008, trois frappes au moins ont provoqué la mort de plus de 30 innocents. Pour toute l’année, 2118 civils ont été tués dans les combats, 40% d’entre eux par les forces pro-gouvernementales, selon l’ONU. Au premier semestre 2009, le nombre est en hausse de 24%. De son côté, l’OTAN affirmait la semaine dernière que les «incidents» entraînant des pertes civiles ont diminué de 46% en 2009.

L’ISAF elle-même a essuyé en juillet ses plus lourdes pertes depuis le début des opérations. Le détournement de camions à Kunduz, loin des bastions talibans traditionnels, montre que leur influence tend à s’étendre.

Les Etats-Unis, dont le contingent a été augmenté à 68 000 hommes, sont divisés sur un nouveau renfort. Un sondage publié mardi montre que six Américains sur dix sont opposés à cette guerre. «Nous disposons d’un temps limité pour prouver que la nouvelle approche fonctionne», a admis le secrétaire à la Défense, Robert Gates.

En Grande-Bretagne, qui a envoyé 9000 soldats en Afghanistan, le premier ministre Gordon Brown a défendu cet engagement vendredi, argumentant qu’il s’agit d’une action de la communauté internationale contre le terrorisme. La veille, Eric Joyce, adjoint au secrétaire de la Défense britannique, démissionnait pour dire son désaccord avec cette ligne.

L’Allemagne, qui fournit le troisième contingent le plus important avec 4200 hommes, risque d’être entraînée dans un débat similaire selon ce que dira l’enquête sur la bavure de Kunduz.