Neuf mois se sont écoulés mais les gravats n’ont pas bougé. Bombardée par l’OTAN, un soir du mois d’août 2011, la demeure de la famille Gafez, à Majer, un bourg à 150 km à l’est de Tripoli, ressemble toujours à un soufflé ratatiné. Une bouillie de béton et d’acier. Quatorze personnes ont perdu la vie dans l’explosion. Vingt autres sont mortes, quelques minutes plus tard, dans deux nouvelles frappes sur la ferme des voisins, les Jaroud. Des hommes, des femmes et des enfants, foudroyés en pleine veillée de ramadan. Déblayer? Reconstruire? Haj Ali, le patriarche de la famille Gafez, un petit homme affable et moustachu, n’y a jamais pensé. Question de santé, d’argent et surtout d’honneur. Car l’OTAN ne veut pas entendre parler des martyrs de Majer. L’organisation persiste à affirmer que les bombes lâchées ce 8 août visaient des «cibles militaires légitimes».

Erreurs non reconnues

Les organisations internationales de défense des droits de l’homme sont d’un avis contraire. Notamment Human Rights Watch (HRW), qui a publié lundi un rapport très documenté sur les bavures commises par l’Alliance durant la campagne de Libye, au printemps et à l’été 2011. Selon ses auteurs, les sept mois de bombardements qui se sont conclus sur l’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi ont causé la mort de 72 civils. Ce bilan «relativement peu élevé atteste des précautions prises par l’OTAN» tout au long de son opération, affirme le rapport. Pour autant, HRW déplore que l’organisation militaire n’ait pas reconnu ses erreurs, n’ait ouvert aucune enquête et n’ait offert aucune compensation aux victimes de ses tirs.

C’est pour lutter contre ce déni que les membres de la famille Gafez ont transformé les ruines de leur maison en musée du souvenir. Le visiteur est accueilli par une inscription rageuse, tracée sur le portail d’entrée: «C’est ça les droits de l’homme?» Une allusion au principe de «protection des civils» que le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, avait invoqué devant le Conseil de sécurité des Nations unies, pour obtenir le vote de la résolution 1973 qui déclencha l’intervention de l’OTAN. Dans le salon du rez-de-chaussée, dont le plafond a résisté à l’écroulement des deux étages supérieurs, une banderole couverte exclusivement de photos de bambins et de jeunes femmes voilées a été déployée. «Beaucoup de familles qui fuyaient les combats étaient venues se réfugier chez nous, explique Amr, le fils de Haj Ali. Nos traditions veulent que dans ces cas-là, les hommes laissent la maison aux femmes et aux enfants. Nous nous étions installés dans le champ d’à côté. C’est ce qui nous a sauvés.»

Musée des horreurs

Les sandales en plastique des défuntes, encore recouvertes de la poussière des décombres, ont été regroupées dans un coin. Elles voisinent avec une horloge cabossée, un vélo d’enfant à la roue déformée et une machine à coudre. Ce bric-à-brac funeste est destiné tout autant à honorer la mémoire des victimes qu’à prouver qu’elles ne méritaient pas de figurer dans le collimateur de l’OTAN. «Vous imaginez que j’aurais accueilli tout ce monde chez moi, si des soldats de Kadhafi traînaient dans les parages?» demande Haj Ali.

Venus inspecter le site à quatre reprises, dont le lendemain même de la tragédie, les experts de HRW lui donnent raison. Hormis un tee-shirt militaire, un vêtement qu’affectionnent de nombreux Libyens, ils n’ont trouvé aucun indice susceptible de corroborer les allégations de l’Alliance, selon laquelle les fermes de Majer servaient de base de repos aux forces régulières.

Dans la pièce d’à côté, le mausolée vire au musée des horreurs. Des clichés de cadavres, déchiquetés tapissent les murs. «C’est mon frère, dit Adel Absaat, un jeune trentenaire, en désignant un corps informe, poissé de sang. Il était à la mosquée quand une première explosion a dévasté la maison de la famille Jaroud. Il a couru pour porter secours aux victimes, avec une dizaine de ses camarades. C’est à ce moment qu’est survenue la seconde frappe. Ils ont tous été tués. «Les habitants ont récolté dans les gravats des fragments de bombe qu’ils ont amassés sur une table en bois. L’un d’eux a été identifié par HRW comme un morceau d’ailette de GBU-12, un projectile doté d’un système de guidage au laser, «qui aurait dû indiquer au pilote la présence d’un grand nombre de personnes au sol», dit le rapport.

Le lendemain du carnage, le 9 août, les autorités libyennes véhiculent des dizaines de journalistes jusque sur les lieux. Grisé par la perspective d’embarrasser l’OTAN, voire de la forcer à suspendre son opération, le porte-parole du régime, Moussa Ibrahim, se déchaîne contre ce «crime qui défie l’entendement», gonflant au passage le nombre de morts qu’il chiffre à 85. Ayant déjà pris les partisans de Kadhafi en défaut de truquage, les médias rapportent ces propos avec circonspection. Déchirés entre la colère, le chagrin et la répugnance à faire le jeu de Tripoli, les habitants se taisent. Il faut attendre la fin du conflit pour que les esprits s’apaisent et que le calvaire de Majer soit reconnu.

L’embarras du CNT

Reste que le Conseil national de transition (CNT), l’instance de direction de la révolution libyenne, rechigne à prendre position. Certains de ses membres jugent inopportun d’incriminer l’OTAN, cet allié dont le soutien fut si déterminant. «Ils entretiennent l’idée que ça a été fait par les forces de Kadhafi, pour discréditer les Occidentaux, déplore Khaled Shakshik, un responsable du CNT, à Zlitan, la grande ville à côté de Majer. Et quand ils reconnaissent la faute de l’OTAN, ils s’opposent à ce que le statut de martyr soit attribué aux victimes, en affirmant que tous n’étaient pas forcément anti-Kadhafi.» Ces petits calculs exaspèrent Milad Tawil, un ingénieur qui a perdu son frère dans l’hécatombe. «Nous ne voulons pas tant des compensations qu’une assistance morale, dit-il. La liberté, nous l’avons payé au prix fort. Il faut le reconnaître.»