Le Kirghizstan a connu une journée de violences ce mercredi, avec des manifestations anti-gouvernementales qui ont dégénéré: le bilan fait état de dizaines de morts et de 200 blessés dans le pays. Aurait aussi été tué le ministre de l’Intérieur, pris à partie par la foule, mais l’information d’abord donnée comme sûre a ensuite été mise en doute. La télévision publique a un moment dû interrompre ses programmes, et des opposants ont été arrêtés. Signe d’apaisement relatif, un des leaders de l’opposition a ensuite été libéré, et des pourparlers semblaient en bonne voie avec les autorités. L’opposition ne demande rien de moins que le départ du président Kourmanbek Bakiev, accusé d’avoir reproduit la corruption et le système népotique qu’il disait pourtant combattre avant d’arriver au pouvoir en 2005 lors de la «Révolution des tulipes». Car depuis, il y a eu «effritement de sa base politique et sociale, toute une série de soutiens très proches l’ont abandonné et sont passés dans l’opposition: un premier ministre, un président de parlement…» note le géographe du CNRS Julien Thorez – ce qui signifie par ailleurs que ce personnel politique de l’opposition connaît les rouages du pouvoir.

Les conditions réunies semblent les mêmes qu’en 2005. Car le mécontentement gronde dans la petite république montagneuse de 5 millions d’habitants, qui au lieu des réformes promises a vu se renforcer l’autoritarisme du président, sa mainmise sur les médias et la richesse de ses trois fils. «Il ne semble pas y avoir eu beaucoup de changements depuis 2005», note Julien Thorez. Des impôts plus lourds, la hausse des prix de l’énergie et la multiplication des vols ont ajouté à l’impopularité de l’équipe au pouvoir. Mais malgré la dégradation de la situation, Kourmanbek Bakiev conserve des atouts. Le pays reste partagé par une forte opposition nord/sud, et il semble que le sud, d’où est issu le président, soit resté calme ces jours, dans une sorte de légitimisme, tandis que des émeutes ont aussi eu lieu dans le nord. Les manifestants ont finalement été peu nombreux dans les rues de la capitale, Bichkek, de 3000 à 5000 disent les agences, même si c’est «pas mal pour l’Asie centrale, dans un pays de 5 millions d’habitants encore très rural» selon Julien Thorez. Enfin sur le plan international, si le régime s’est fait critiquer pour ses scrutins ne respectant pas les normes de l’OCDE, le président a aussi habilement su jouer de la carte diplomatique au point d’abriter, non loin l’une de l’autre, deux bases militaires, l’une russe, l’autre américaine, dans un scénario unique qui montre le complexe positionnement kirghize. C’est au Kirghizstan que transitent troupes et approvisionnement américains pour l’Afghanistan.

Qu’est-ce qui pourrait bousculer le jeu kirghize? L’émigration est en forte hausse depuis une dizaine d’années, avec un fort pourcentage de la population active qui injecte de l’argent depuis l’étranger; le pays est celui d’Asie centrale qui a le plus de relations avec l’extérieur, et Bichkek abrite de nombreuses organisations non gouvernementales et même une université américaine. L’attitude des mouvements religieux islamiques, plus actifs dans le sud, pourrait aussi jouer un rôle. Comme celle enfin du Kazakhstan, le puissant voisin. L’Union européenne, l’Onu, la Russie et les Etats-Unis ont appelé les parties kirghizes à dialoguer.