Les jeunes filles de Kinshasa sont ravies de la découverte: «Il est beau, notre nouveau président!» Les jeunes Kinois ne sont pas jaloux: «A 30 ans, Joseph est maintenant le plus jeune chef d'Etat du monde. C'est notre génération qui va faire bouger les choses.» Dans ce Congo «démocratique», géant africain blessé par des années de dictature et quatre ans de guerre, où les symboles jouent un rôle essentiel, ces deux éléments – la belle allure et la jeunesse – ont marqué, dans la forme, la première apparition publique, vendredi soir, du nouveau président Joseph Kabila. Sans oublier la langue: il a parlé en français, alors que tout Kinshasa affirmait qu'il ne pratiquait que l'anglais et le swahili. Ce qui aurait été rédhibitoire pour se faire accepter par la capitale, une des plus grandes villes francophones du monde.

«Joseph», ou «Kabila junior» comme l'appelle la presse kinoise, n'a donc pas raté sa première prestation télévisée, après les funérailles de son père et son entrée en fonction comme président désigné en petit conclave de la République démocratique du Congo (RDC). Au-delà de la forme, c'est dans le domaine économique que Joseph Kabila a frappé l'opinion publique kinoise en prenant systématiquement le contre-pied de la politique suivie par son père. Libre circulation des devises étrangères et levée du monopole d'exportation des diamants concédés par Laurent Désiré Kabila pour 20 millions de dollars à une société israélienne ont fait crier de joie les foules rassemblées devant les téléviseurs. Le lendemain même, sur le marché parallèle du change, la forte remontée du franc congolais traduisait le satisfecit accordé, dans le domaine économique, au nouveau président.

Satisfecit également pour le changement de ton vis-à-vis de la communauté internationale et pour la relance annoncée du processus de paix initié par les accords de Lusaka, signé en juillet 1999 avec les rébellions, le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda qui contrôlent désormais près de la moitié du territoire congolais. L'ONU, par la voix de l'envoyé spécial de Kofi Annan, l'ambassadeur Kamel Morjane, a montré sa satisfaction en se déclarant prête à envoyer de nouvelles équipes d'observateurs du cessez-le-feu et en espérant pouvoir déployer dans les trois mois un premier contingent d'un millier de soldats sur les lignes de front. Pour cela, Kamel Morjane a demandé lundi matin au Secrétariat des Nations unies d'intervenir auprès de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) afin que celle-ci nomme, aux côtés du Botswanais John Masire, un «co-facilitateur» qui permettrait de relancer le dialogue intercongolais réunissant le pouvoir, les multiples oppositions et les rebellions armées. Une agitation diplomatique a désormais lieu dans la capitale congolaise puisque, après la visite du représentant de la communauté européenne, c'est celle du président de l'Afrique du Sud, Thabo Mbeki, qui est attendue ce mardi.

Reste que sur le plan de la politique interne, Joseph Kabila n'a pas franchement convaincu les opposants et tous ceux qui attendaient de lui la levée de l'interdiction des partis politiques. Les «parlementaires debout», orateurs publics dans les rues de la capitale, commentant l'actualité en dépit de la répression, faisaient ainsi part de leur déception lundi matin. «Le discours de Kabila junior est pour la consommation extérieure. Il flatte l'opinion publique internationale pour obtenir des investissements et des aides. Mais son pouvoir est illégitime. Nous ne sommes pas dans une royauté où l'on devient chef de père en fils. Nous sommes dans une république», affirme Jean-Robert devant une cinquantaine de personnes au beau milieu d'un carrefour, quarante-huit heures après être sorti de prison. Les porte-parole des nombreux partis d'opposition interdits d'activité confient, discrètement, aux journalistes depuis leur exil à l'étranger, leur scepticisme devant un discours «creux sur le plan politique, sans réelles mesures concrètes» comme disent aussi bien les militants de l'UDPS de l'éternel opposant Etienne Tshisekedi que les rescapés du moboutisme.

La rumeur avait couru avant son intervention que «Joseph», s'affranchissant du contrôle de la vielle garde entourant son père, pourrait annoncer la démission du gouvernement, la nomination d'un premier ministre – poste actuellement vacant – et annoncer la tenue d'élections. Il n'en a rien été. «Le petit nous a déçus», dit Florentin Mokonda Bonza, président du Forum national pour la paix et la reconstruction, qui regroupe six partis d'opposition. Il lui accorde toutefois sa «vigilance constructive».

Porté par un relatif état de grâce, le nouveau président a désormais peu de temps pour transformer les faits réussis de sa première prestation: à la mi-février, si la situation de guerre ne se développe pas au Congo, l'ONU pourrait être amenée à revoir sa position lors de la prochaine réunion du Conseil de sécurité. Et l'opinion publique kinoise, si versatile, pourrait rapidement se retourner contre «Joseph» s'il ne traduit pas rapidement par des actes ses premières déclarations d'intention. La jeunesse et la beauté n'ont qu'un temps.