Diplo sous toit (2/5)

Le Beau-Rivage Palace, où l’on peut lâcher prise

Fondé en 1861, le cinq-étoiles lausannois a été le théâtre de pourparlers dont l’impact international fut majeur. En 1923, des négociations aboutissent au Traité de Lausanne instituant la Turquie moderne. En 2015, six puissances y négocient avec Téhéran un accord historique sur le programme nucléaire qui sera signé à Vienne

Cette semaine, «Le Temps» explore cinq de ces lieux qui, en Suisse, ont abrité des pourparlers pour faire avancer l'Histoire (ou non).

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La Villa Fleur d’Eau, le début de la fin de la guerre froide

Octobre 2016. Appel urgent de Washington. Au bout du fil, un responsable de l’administration de Barack Obama. Il souhaite que le Beau-Rivage Palace de Lausanne, un prestigieux hôtel cinq étoiles idéalement installé sur les quais d’Ouchy, accueille un sommet sur la Syrie convoqué d’urgence. L’établissement a 48 heures pour se préparer.

Doivent se réunir les chefs de la diplomatie russe et américaine Sergueï Lavrov et John Kerry, ainsi que des représentants de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, de même que l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura. Ce caprice de dernière minute n’est pas venu de nulle part. «John Kerry adore l’hôtel, qu’il a beaucoup fréquenté lors des négociations sur le nucléaire iranien», souligne Nathalie Seiler-Hayez, directrice générale de l’établissement.

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Le lieu est, il est vrai, somptueux. Fondé en 1861 pour offrir aux fortunés du monde un hôtel idyllique dans ce qui est encore le petit village de pêcheurs d’Ouchy, le Beau-Rivage s’érige comme un bijou néoclassique et néobaroque dominant le lac Léman. De riches Anglais en voyage y font halte, dont le roi George d’Angleterre en 1882. Mais aussi l’écrivain F. Scott Fitzgerald, le politicien Richard Nixon ou Nelson Mandela. Nathalie Seiler-Hayez, qui a repris les rênes du cinq-étoiles en 2015, n’est pas étonnée de voir que la magie opère aujourd’hui encore: «Avec le lac et les montagnes environnantes, l’établissement offre un cadre apaisant qui favorise le lâcher-prise.» Il n’est pas étonnant qu’il soit étroitement lié à de grands moments de diplomatie mondiale.

Dans une période où la diplomatie se veut plus transparente, c’est au Beau-Rivage qu’est négocié, entre novembre 1922 et juillet 1923, le démembrement de l’Empire ottoman. Le ministre des Affaires étrangères britannique, George Curzon, qui préside les pourparlers, y est pour beaucoup. Les Turcs voulaient discuter à Izmir. Washington et Londres ne souhaitaient pas Genève. Le Britannique utilise un argument qui fait mouche: Lausanne, selon l’historien Bertrand Müller, «se situe sur la ligne ferroviaire de l’Orient-Express».

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Participent aux pourparlers 184 délégués et viennent à Lausanne Mussolini, qui vient d’accéder au pouvoir en Italie, George Curzon, qui préside les négociations au nom des Britanniques, ainsi que l’ex-président et ministre des Affaires étrangères français Poincaré, qui participe à quelques phases de négociations. Dans la meute de journalistes, une figure émerge: Ernest Hemingway, 24 ans, correspondant du Toronto Star. Les pourparlers sont âpres, mais ils aboutissent et donnent naissance à la nouvelle Turquie de Mustafa Kemal Atatürk par le Traité de Lausanne de 1923, signé au palais de Rumine, à quelques hectomètres. Un peu moins d’un siècle plus tard, le Beau-Rivage Palace reste une destination de pèlerinage pour des groupes entiers de touristes et d’intellectuels turcs.

Au début des années 1930, le Beau-Rivage Palace est de nouveau sollicité. Il s’agit de régler un problème non résolu hérité de la Première Guerre mondiale: les réparations de guerre dues par l’Allemagne vaincue. Sur les quais d’Ouchy se côtoient notamment le Britannique Chamberlain, le chancelier allemand von Papen et le ministre français des Affaires étrangères Herriot. Les négociations durent du 16 juin au 9 juillet 1932 et permettent de réduire l’ardoise de l’Allemagne, mais n’empêcheront pas le deuxième conflit mondial.

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Le cinq-étoiles offre un cadre idyllique sans garantir le succès des négociations. En mars 1984, en pleine guerre civile libanaise, les belligérants se rencontrent au Beau-Rivage. La situation est si explosive que les autorités suisses barricadent l’hôtel derrière des barbelés. Les hôtes, le président libanais Amine Gemayel, l’ex-président Soleimane Frangié, l’opposant Walid Joumblatt, le chiite Nabih Berri ou encore le sunnite Rachid Karamé, sont à couteaux tirés. L’hôtel se voit contraint de construire une passerelle provisoire entre l’aile Beau-Rivage et l’aile Palace afin que les acteurs du conflit ne se croisent pas dans les couloirs. Entre-temps, le provisoire est devenu définitif…

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Les négociations sur le programme nucléaire iranien, qui durent depuis plus d’une décennie, entrent dans leur phase décisive en mars 2015 au Beau-Rivage. Les ministres des Affaires étrangères américain, russe, chinois, français, britannique, allemand et iranien et une armada de conseillers investissent l’hôtel.

Cheffe concierge au Beau-Rivage, Sylvie Gonin s’en souvient: «Au début, c’était assez confidentiel, puis les choses sont devenues plus sérieuses. Les effectifs ont grossi exponentiellement. Et la bibliothèque, ironise-t-elle, c’était un peu Paléo. Les journalistes dormaient par terre.» Négociations à huis clos dans le salon Forum. La tension est à son comble. «Quand les diplomates négocient jusqu’à 3h du matin et sont de nouveau à l’œuvre à 7h, le faux pas est interdit. On évitera de leur demander comment ils ont dormi», relève Nathalie Seiler-Hayez. L’accord sera finalement signé à Vienne, le Beau-Rivage étant, pour les Iraniens, trop lié au Traité de Lausanne de 1923 qui fonda la Turquie moderne…

Prochain épisode: le Bürgenstock (UR).

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