Le social-démocrate Alan Garcia, favori des sondages pour le deuxième tour de la présidentielle, dimanche, compare l'élection à un marathon: «Il faut se mettre derrière le premier et le sentir se fatiguer, petit à petit, pour mieux le dépasser.» Cet «animal politique», ancien président, sait de quoi il parle: il est à nouveau parvenu à un second tour où personne ne l'attendait, cinq ans après une défaite de quatre petits points face au conservateur Alejandro Toledo.

Pour beaucoup de Péruviens, la présidence d'Alan Garcia (1985-1990) reste pourtant associée au triste souvenir d'une journée de novembre 1988, quand les robinets de leurs cuisines ont craché un liquide saumâtre nauséabond. Une gaffe de la régie des eaux, symbole de l'incurie d'un Etat rongé par la corruption et le clientélisme, était venue ajouter aux coupures de courant provoquées par les attentats des guérillas d'extrême gauche. Le Sentier lumineux et le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru atteignaient alors un zénith sanglant, auxquelles les autorités discréditées répondaient par d'autres tueries.

Sans eau ni courant, les habitants de Lima n'en durent pas moins ce jour-là supporter les longues files devant les épiceries, provoquées par la spéculation et une inflation qui allait dépasser l'année suivante les 2700%. «Ma mère me réveillait pour aller faire la queue, sans savoir même ce qu'on allait bien pouvoir acheter», se rappelle un habitant de Lima. Incroyablement populaire au début de son mandat, quand il avait réactivé l'économie par des mesures keynésiennes, Alan Garcia, devenu «Cheval fou», avait vidé les caisses de l'Etat et «mené le Pérou à la débâcle», synthétise l'universitaire Cecilia Blondet.

La peur d'Ollanta Humala

Aujourd'hui, l'ancien chef d'Etat le plus haï de son pays pourrait l'emporter face au nationaliste et altermondialiste Ollanta Humala. Fort de son sourire enjôleur et de sa stature (1 m94), l'avocat «Bec d'or» a usé de son charisme exceptionnel pour faire oublier les casseroles judiciaires qui l'ont poussé à l'exil sous son successeur, l'autoritaire Fujimori (1990-2000), avant prescription sans jugement. «J'ai appris de mes erreurs», assure-t-il aux jeunes électeurs, qu'il conjure de se «laisser convaincre», en se déhanchant sur du reggaeton, la danse à la mode.

Les mouvements pelviens du «quinqua obèse qui remue le postérieur», comme l'a incendié l'écrivain conservateur péruvien Mario Vargas Llosa, ont réussi à mobiliser les foules, grâce en partie aux militants de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (Apra), «seul vrai parti» du pays selon les analystes. Affiliée à l'Internationale socialiste, l'organisation octogénaire est devenue le 9 avril dernier la deuxième force parlementaire du Congrès, sur les talons du parti d'Humala et loin devant celui de droite de Lourdes Flores. Les partisans de cette dernière, donnée elle-même favorite du scrutin présidentiel pendant des mois avant de succomber au coureur de fond Garcia, devraient de plus majoritairement l'appuyer, par peur d'Humala.

Cet ancien officier, auteur d'une mutinerie malheureuse en octobre 2000 contre Fujimori, séduit en effet les plus pauvres, en promettant de renforcer le rôle de l'Etat et de lutter contre la corruption. Son discours agressif fait mouche dans le sud et la Sierra centrale, où les habitants des zones isolées «ont un sentiment d'abandon, après des années d'une croissance magnifique mais peu ou pas redistribuée», explique Cecilia Blondet. Mais «il effraie les classes moyennes et aisées». L'appui à Humala du président «révolutionnaire» vénézuélien Hugo Chavez, qui promet une rupture des relations si ce «bandit de grand chemin» de Garcia est élu, a encore renforcé la hantise. Vargas Llosa lui-même estime désormais que «l'obèse», aujourd'hui plus proche des politiques orthodoxes du Brésilien Lula que de sa nationalisation bancaire des années 1980, est «un moindre mal» face à Humala. Cette fois-ci, «Bec d'or», crédité de quelques points d'avance, est en tête du marathon...