L'enquête sur l'attentat de Charm el-Cheikh (88 morts, plus de 200 blessés) se concentre désormais sur les tribus bédouines du désert du Sinaï. Dans ce cadre, les services de sécurité égyptiens procèdent à des prélèvements d'échantillons d'ADN qui seront comparés à ceux des kamikazes. A tort ou à raison, la police du Caire semble en effet persuadée que des tribus bédouines ont fourni une aide logistique aux planificateurs de la série d'explosions qui a ravagé le 23 juillet la station balnéaire la plus fréquentée de la mer Rouge.

Par conviction islamiste? «Pas du tout», affirme Reuven Aharoni, un professeur à l'Université de Haïfa (Israël) spécialisé dans l'étude de ces tribus et qui fut, durant l'occupation israélienne du Sinaï (1967-1982), l'homme de liaison du Shabak (Sûreté générale) avec les nomades. «Certes, les quelque 120 000 Bédouins du Sinaï sont musulmans, mais à part quelques individualités, ils ne sont pas du tout extrémistes.»

Haschich, armes, femmes…

Et de poursuivre: «En revanche, ce sont des pragmatiques qui aideront tous ceux qui les paient pour cela. Au-delà de l'élevage et du tourisme, bon nombre de ces tribus vivent d'ailleurs de la contrebande. Pour eux, il s'agit à la fois d'une pratique ancestrale et d'un moyen de subsistance. Certains clans familiaux transportent du haschich ou des armes. Ils connaissent le terrain mieux que quiconque, et cette compétence est très recherchée. Ce sont des gens discrets et fiables qui travaillent en famille. J'ai même connu le cas de clans bédouins recrutés par des réseaux de traite des êtres humains d'Europe de l'Est. En même temps que des stupéfiants, ils faisaient passer en Israël et dans les pays voisins des prostituées moldaves et russes. Le pire, c'est qu'ils y arrivent sans grand problème malgré l'imposant dispositif de protection des frontières mis en place dans la région.»

Selon Reuven Aharoni, depuis le début de l'Intifada, des Bédouins auraient également aidé des organisations palestiniennes de la bande de Gaza à se procurer des armes. «Pour eux, c'était un business comme un autre», dit-il. «Ils ne s'identifient pas à la cause palestinienne et plusieurs passeurs ont des cousins vivant dans le désert du Neguev (Israël) mais, pour eux, le Hamas est un client comme un autre.»

A en croire le spécialiste, l'implication de Bédouins dans l'attentat de Taba (octobre 2004) puis dans celui de Charm el-Cheikh s'expliquerait aussi – mais dans une moindre mesure – par les rapports distants qu'ils entretiennent avec les autorités égyptiennes. «Ils se sentent méprisés, voire exclus, estime Aharoni. Ils ont l'impression que le pouvoir central les considère de très haut puisque les nombreuses promesses qui leur ont été faites (électricité, dispensaires médicaux, écoles, etc.) ne se concrétisent pas ou trop lentement à leurs yeux.»

«Certes, sur le papier, les Bédouins sont Egyptiens. Mais, en réalité, ils vivent de manière autonome. Leur fidélité est réservée à leur clan ou à leur tribu, ajoute le spécialiste. Dans le Sinaï, les représentants de l'Etat égyptien ne s'aventurent quasiment pas hors des routes et des villages. Si vous circulez dans ce désert, vous verrez effectivement des contrôles policiers aux entrées des zones touristiques ainsi que dans les villages mais, si vous vous écartez un peu, il n'y a plus personne. Dans ces zones, les Bédouins sont rois. Ils y font ce qu'ils veulent.»

Dans la foulée de l'attentat de Taba, près de 3000 Bédouins avaient été interpellés et, pour certains d'entre eux, durement interrogés par les services de sécurité égyptiens. Plusieurs de ces suspects ont, semble-t-il, disparu de la circulation depuis lors. «Je sais que les services de sécurité égyptiens exercent de grosses pressions sur eux depuis l'attentat de Taba, affirme Reuven Aharoni. Je leur souhaite bonne chance, car les membres de ces tribus du désert sont habitués à une vie dure. Il a toujours été très difficile de les briser.»