Dans les quartiers divisés de Belfast, les murs se sont à nouveau mis à parler. A Sandy Row, fief protestant dur, la peinture blanche sèche encore sous un drapeau blanc à croix rouge d'Ulster. Sous une fresque murale à la gloire de trois paramilitaires loyalistes probritanniques, deux mots illustrent la réaction du quartier aux événements de ces derniers jours: «Bravo Trimble».

Steven White montre le slogan du doigt. Le chauffeur de taxi explique: «Il a eu raison. On ne peut pas entrer dans un gouvernement avec des terroristes.» Ses propos font clairement référence au refus de David Trimble, leader du principal parti probritannique et premier ministre, de siéger avec des ministres du parti pro-irlandais Sinn Féin. Et ce tant que l'Armée républicaine irlandaise (IRA), sa branche armée, n'aura pas commencé à détruire son arsenal. Tant pis si le processus de paix a été suspendu jusqu'au mois d'octobre. Peu importe si le transfert des pouvoirs de Londres à Belfast semble plus improbable que jamais et que l'accord historique du Vendredi Saint vole en éclats. «L'honneur est sauf», martèle-t-il.

Le ton dans la communauté protestante n'est pourtant pas aussi unanime. A quelques blocs de là, Peter s'affaire dans son bureau d'import-export. Lui aussi est protestant et unioniste. Mais au contraire de Steven White, il est furieux. «David Trimble nous a tournés en clowns aux yeux du monde entier, lance-t-il. Il a signé un accord dont il ne pouvait pas garantir l'application. L'accord comprend des clauses que personne dans notre communauté ne pouvait accepter. Des terroristes qui ont assassiné nos policiers allaient être, par exemple, libérés.»

A l'autre bout de la ville, les drapeaux tricolores irlandais ont remplacé les Union Jack. Patricia O'Hare s'affaire dans la bibliothèque publique du quartier républicain dur de la Falls Road. Ici, comme dans l'ensemble des régions nationalistes pro-irlandaises, cela fait plusieurs semaines que le processus de paix est mort dans les esprits. «Franchement, il n'y a pas de quoi être surpris, murmure Patricia O'Hare. Durant des siècles, les unionistes ont gouverné ce bout de l'Irlande sans même adresser la parole aux catholiques. On pensait que les choses allaient vraiment changer et que nous allions trouver un langage commun. Mais la paix ici prendra au moins trois générations.»

Plus bas, au bistrot, les propos sont plus rudes. Trois hommes, dont un ex-prisonnier de l'IRA, ont déjà commandé leur première tournée. Ils s'égosillent à propos de «l'incapacité des unionistes à changer». La rhétorique n'est pas différente de celle distillée par les représentants du Sinn Féin lors de meetings publics. Ne serait-il pourtant pas facile pour l'IRA de détruire dix vieilles armes et de faire exploser quelques kilos de semtex? La remarque glace l'atmosphère. Silencieux jusqu'à présent, le plus grand se met à murmurer en vacillant légèrement: «Le cessez-le-feu garantit que les armes sont en train de rouiller.»

Selon lui, l'accord ne plaît pas aux nationalistes, mais il a au moins le mérite de les guider vers leurs objectifs. «Ce document est le plus petit dénominateur commun entre nous et les unionistes. Si sa réalisation s'avère impossible, on pourra en négocier d'autres. Après tout, cela fait 700 ans que ce pays a été en guerre. Nous ne sommes pas pressés.» A terme, selon lui, l'Irlande sera de toute manière unie et les Irlandais tiendront les rênes du pouvoir. «C'est simplement dommage que les unionistes ne saisissent pas leur chance avant qu'il ne soit trop tard», conclut-il en laissant échapper un sourire cynique.