Le week-end de Pâques est une période particulière à Belfast. Le samedi soir, au Red Devils, un bar du quartier ouest, des hommes chauves et massifs alignent les chansons en l’honneur des prisonniers républicains entre des drapeaux du Hezbollah, du Pays basque et de la Palestine. Le dimanche, au Culturlann, un bar d’une association gaélique, un ancien cadre de l’IRA (Armée républicaine irlandaise) se prépare à remettre des médailles aux familles des militants tués dans le conflit.

L’homme s’appelle Brendan McFarlane. Il a été condamné à perpétuité pour avoir commis un attentat dans un quartier protestant il y a quarante ans. Aujourd’hui, cet ancien compagnon de Bobby Sands est devenu un des rouages essentiels de la formation nationaliste la plus connue de la région, le Sinn Féin. Suite à l’accord de paix du «Vendredi Saint» signé par toutes les parties au conflit, il a bénéficié d’une sortie anticipée après une dizaine d’années de prison. Les cheveux blancs coupés court, «Bik», comme le surnomment ses amis, a la soixantaine bien entamée.

Aux alentours de quatorze heures, la foule s’amasse vers Falls Road, à Belfast Ouest. Chaque année depuis 1916, les républicains commémorent dans ce quartier les violents combats qui ont eu lieu pendant cinq jours à Dublin entre l’IRA et l’armée britannique. Plusieurs taxis noirs, originellement conduits par des anciens prisonniers, ouvrent la marche. Ils étaient les seuls à assurer les trajets dans Belfast Ouest durant la période des troubles entre 1969 et 1998. Vêtus de costumes militaires de l’époque, des jeunes et des vieux entament la marche au son du tambour. Depuis leur maison, des familles entières regardent passer le cortège en applaudissant.

La marche, comme une tradition

Parmi les participants, une charmante grand-maman arbore un costume vert militaire ainsi qu’un fusil d’époque. Pour la retraitée, cette marche est une tradition. «Nous sommes habillés comme une des colonnes volantes de l’IRA en 1916, confie-t-elle. Je participe à cette marche chaque année depuis que je sais marcher. Mes parents et grands-parents venaient aussi et mes petits-enfants sont un peu plus loin dans le cortège.»

Alors que la procession s’ébranle au son des flûtes et des tambours, Bik McFarlane est bien placé dans la colonne de gauche. Goguenard, il sourit lorsqu’on lui demande le nombre de marches auxquelles il a participé. «Je suis venu pour la première fois à l’occasion du cinquantième anniversaire, en 1966, se souvient-il. J’avais 15 ans. Ensuite j’ai recommencé chaque année sauf quand j’étais en prison.»

«Londres souhaite une pause»

Ce compagnon de Bobby Sands, ancien responsable des grévistes de la faim dans la célèbre prison de Long Kesh, redevient sérieux en abordant la situation politique actuelle. «Le gouvernement anglais souhaite une pause. Mais si rien ne se passe d’ici deux ou trois semaines, il faudra de nouvelles élections.» Fort de son excellent score début mars, le Sinn Féin a fini à un siège du DUP (Democratic Unionist Party, le parti loyaliste).

Depuis, la première ministre Arlene Foster s’est empêtrée dans un scandale de corruption liée à un projet public de chauffage à base d’énergie renouvelable. Une grosse affaire. La possibilité historique pour le Sinn Féin d’obtenir une majorité de sièges épouvante les loyalistes. En cas de victoire, selon les accords de paix du Vendredi Saint, le premier ministre serait automatiquement issu du Sinn Féin, un pas symbolique de plus vers la réunification tant espérée par les républicains.

La foule était moins nombreuse cette fois que l’an dernier, lors du centenaire de l’insurrection de Pâques. Plusieurs milliers de personnes n’en ont pas moins bravé le froid et la pluie pour manifester leur soutien aux combattants de l’IRA morts pendant le conflit. Alors que le cortège arrive devant le cimetière de Milltown, les manifestants deviennent silencieux. Portant des photos de leurs proches disparus, ils s’engouffrent l’un après l’autre entre d’imposantes croix celtiques en granit. Parmi ces milliers de pierres tombales figure sur la droite une allée de graviers, où sont enterrés les dix grévistes de la faim morts en 1981.

«Nous avons réalisé l’impensable»

Une jeune fille entame the «Foggy Dew», un classique de la musique irlandaise consacré à l’insurrection de 1916. Puis Pearse Doherty, membre du Sinn Féin et élu de Donegal au parlement sud-irlandais, entame son discours par un hommage à Martin McGuinness, l’ancien chef de l’IRA et vice premier ministre nord-irlandais décédé le 21 mars dernier. «Grâce à Martin, lance-t-il, l’indépendance est sur toutes les lèvres. Aujourd’hui nous avons réalisé l’impensable, quatre sièges sur cinq de West Belfast sont républicains alors que nous sommes dans la ville des loyalistes par excellence.»

Alors que la foule applaudit, l’orateur reprend la parole, pour évoquer l’avenir politique de l’Irlande du Nord: «Nous devons attendre le référendum de l’Ecosse, glisse-t-il. Ici, la majorité des gens ont voté pour rester dans l’Europe. Mais grâce au Brexit, le démantèlement du Royaume-Uni est inéluctable, Ce n’est plus qu’une question de temps.»