Plus de 30 000 Belges ont participé dimanche à Bruxelles à une marche de la «honte» baptisée Shame, pour dénoncer la crise politique d’une durée record qui menace l’unité du pays, du fait des divergences entre Flamands et francophones, et demander la formation d’un gouvernement. «Une marée humaine», à voir les images d’Euronews.

Un article de la Frankfurter Allgemeine ne manque pas de piquant, qui a été repéré et traduit en français par le site Presseurop: «Voilà plus de deux cents jours que la classe politique belge cherche désespérément à constituer un nouveau gouvernement. Le pays peut-il se passer d’un pouvoir central? […] Aujourd’hui, même les plus habiles à trouver des compromis ne peuvent plus débrouiller le sac de nœuds qui consiste à se mettre d’accord à l’unanimité sur les pouvoirs de l’Etat central et des parties flamande ou wallonne du pays. On est dans une impasse totale.» «Pour protester contre cette crise, se marre d’ailleurs Le Parisien, l’acteur Benoît Poelvoorde avait, lui, misé sur l’humour en janvier, appelant ses compatriotes «à ne plus se raser». Une idée relayée par le Monsieur Cinéma de la chaîne belge RTL-TVI qui a diffusé la drolatique séquence. Depuis, les citoyens qui veulent soutenir cette idée loufoque peuvent poster des photos d’eux-mêmes barbus sur un site internet créé spécialement, Beard For Belgium.

«Beaucoup, poursuit le journal allemand, rêveraient d’avoir le mode de scrutin d’Astérix en Corse: on met les bulletins dans l’urne, on jette l’urne à la mer, on se bat et c’est le plus fort qui devient chef. Il faudrait une telle bagarre démocratique pour que se réalisent les souhaits du syndicat patronal flamand: un gouvernement fort chargé de réformer l’Etat afin que celui-ci élabore une politique économique, équilibre le budget et trouve des solutions pour l’avenir du marché du travail, des allocations chômage et des retraites. Mais cette liste ne suscitera probablement chez de nombreux Belges qu’un rire cynique.» Car ils «en ont ras-le-bol», résume la Tribune de Genève.

Pourquoi? Parce que «l’élite politique divisée est tellement éloignée de tout cela qu’il y a longtemps qu’elle négocie ouvertement sur une scission définitive des deux parties du pays, précise encore le quotidien francfortois. La perspective de voir deux nouveaux Etats au sein de la région administrative centrale de l’Europe séduit un nombre croissant de Belges, tandis que leurs voisins se frottent les yeux.» Les conflits linguistiques en Europe ne manquent pas, en effet, et l’on se demande «comment les Chypriotes et les Turcs, les Irlandais et les Britanniques, les Catalans et les Castillans, les Basques et les Français, les Tyroliens du Sud et les Italiens, les Hongrois et les Slovaques, les Lettons et les Russes vont […] se mettre d’accord si les Belges enterrent la pluralité au bout de près de deux cents ans». D’ailleurs, «ce n’est pas le fonctionnement du fédéralisme mais surtout l’économie belge qui est menacée par le blocage politique actuel». Pire: «Il y a longtemps que plus personne ne verse une larme d’émotion pour cette Belgique. […] Dans une économie mondialisée, un Etat peut parfaitement devenir superflu. La classe politique de Belgique semble actuellement s’être réduite à un décor, une symbolique et un spectacle.»

Bigre. Si ces considérations ne sont pas de nature à esquisser une solution. Alors quoi? «Les trois années et demie de chaos institutionnel en Belgique ont fait d’Albert II «le seul roi doté de pouvoirs considérables en Europe», d’après El Mundo. Il a plusieurs fois joué le rôle de «médiateur entre les groupes politiques, nommé des cabinets de transition, donné des instructions aux élus et convaincu les responsables politiques de continuer à négocier.» Et le quotidien madrilène de rappeler qu’Albert II «a déjà régné sans gouvernement» et «a vu ses pouvoirs renforcés en pratique par la paralysie d’un pays incapable de négocier une conciliation entre les populations flamande et francophone».

En attendant, «c’est la première fois depuis le début de la crise politique actuelle que la population, Flamands et francophones confondus, exprime aussi bruyamment son exaspération», constatent Les Echos, car «la Belgique en était hier à son 224e jour sans véritable gouvernement. Un triste record d’Europe, plus très loin du record du monde: les 289 jours qu’avait mis l’Irak pour former un cabinet en 2009.» C’est donc une forme de «succès», que salue l’éditorial du Soir de Bruxelles: «Oui, absolument. Qui aurait pu croire que plus de 30 000 personnes se mobiliseraient à l’initiative de cinq jeunes gens, flamands et francophones, qui ne se connaissaient pas il y a quinze jours?» Et c’est aussi «un événement. Oui, parce que la web génération montre qu’elle ne gère pas sa vie en cercle fermé, loin des préoccupations du monde extérieur. Oui, parce que la présence flamande, importante, jeune, […] montre que le nord du pays n’est pas monolithique» et «dit clairement qu’elle ne veut pas d’une séparation. Splitsen: niet in onze naam – la séparation: pas en notre nom – était le slogan le plus visible et revendiqué.»

«L’audience de Shame, dit aussi l’agence de presse Belga, qui relaie La Libre Belgique, «est d’autant plus significative que l’initiative est revenue à des jeunes; que tous les âges et profils linguistiques l’ont peuplée; qu’elle s’est défendue de préférences politiques sans verser globalement dans l’antipolitisme». Le journal considère également qu’il est préférable de voir une opinion éveillée qu’amorphe. De son côté, Sudpresse qualifie de «geste fort» cette mobilisation. «Les partis appelés à négocier doivent répondre, dans les prochains jours, à cette inquiétude grandissante. Ils doivent stopper cette stratégie de l’enlisement aussi inutile qu’inefficace», souligne encore le journal. Quant à La Dernière Heure, elle regrette que certains partis aient essayé de récupérer l’événement car «cette honte dénoncée par la foule, ce dimanche à Bruxelles, c’est celle de tous les partis participant aux négociations depuis plus de sept mois, et incapables de conclure un accord».

Plusieurs éditorialistes flamands, poursuit Le Soir, voient dans le défilé un signal fort, «mais certains se demandent précisément de quel signal il s’agit. Les Het Laatste Nieuws estiment que l’appel lancé à tous les négociateurs, les invitant à mettre un peu d’eau dans leur vin, l’a été à bon droit, mais «qui doit mettre combien d’eau dans son vin?» interrogent-elles. Et une fois qu’il sera mis sur pied, ce gouvernement tant attendu, que devra-t-il faire pour garantir la prospérité des prochaines générations? […] Les gens qui ont défilé dimanche ont des idées parfois divergentes, voire carrément opposées.» De Standaard parle aussi d’un «signal fort» mais avec un contenu ambigu: «Une ligne invisible séparait ainsi les manifestants. Leur message était fort mais sa signification était double.

Pour la Gazet van Antwerpen, «les partis ont rapidement fait savoir qu’ils avaient capté le signal lancé par les manifestants. Ils ont tous montré de la compréhension pour la patience des citoyens mise à rude épreuve et ont tous affirmé vouloir à nouveau négocier.» Et Het Belang van Limburg écrit qu’il n’existe pas d’alternative: «Ce n’est que lorsque tous les niveaux politiques seront placés face à leurs responsabilités et qu’ils devront supporter eux-mêmes les conséquences de leurs décisions que nous trouverons des solutions. Cela implique une réforme de l’Etat. Les politiciens responsables le savent. Ils pourraient néanmoins mettre les bouchées doubles.»

Het Nieuwsblad, de son côté, établit une comparaison entre la situation politique et un duel de western. Le problème, selon elle, est que les acteurs principaux ne peuvent pas faire autre chose pour le moment que de rester parfaitement immobiles.» De Morgen, enfin, voit que «les gens se lient, s’engagent et s’expriment toujours avec la même force qu’avant, mais ils le font moins via les canaux traditionnels. Politiciens, syndicats, associations ou mouvements d’étudiants, personne ne savait comment interpréter de cette manifestation. Quarante mille personnes n’ont pas eu besoin d’eux pour descendre dans la rue.»