Négocier a-t-il encore un sens? Le roi des Belges Albert II devra le dire ce lundi, lorsqu’il recevra l’actuel «conciliateur» Johan Vande Lanotte, dont la note sur une future réforme de l’Etat fédéral a été rejetée la semaine passée par les deux principaux partis de Flandre. Symbole de l’exaspération: plusieurs patrons importants du pays ont dénoncé ce week-end l’absence de solutions, après plus de 210 jours sans qu’un nouveau gouvernement puisse être nommé suite aux élections de juin 2010. Le milliardaire Albert Frère, très influent, s’est dit «atterré par cette situation chaotique».

En tant que «conciliateur», le leader socialiste flamand Johan Vande Lanotte devait ramener à la table des négociations les deux grands camps opposés sortis vainqueurs des urnes: au nord néerlandophone, le bloc nationaliste-conservateur constitué par la NVA (la Nouvelle Alliance flamande) de Bart de Wever et le CDV (chrétiens-sociaux) de l’actuel premier ministre Yves Leterme, en «affaires courantes» depuis juin 2010; au sud francophone, le parti socialiste d’Elio di Rupo soutenu par les chrétiens humanistes (CDH) et les Verts.

Que faire?

Un accord sur la «note» Vande Lanotte aurait permis de reprendre les discussions directes entre partis. D’abord sur un accord de coalition. Puis pour doter enfin la Belgique d’un nouveau gouvernement. Las. Ses propositions, présentées le 3 janvier, ont en partie été rejetées par le tandem NVA-CDV. Ces deux partis n’ont pas claqué la porte. Mais ils ont fait part d’«objections fondamentales» rendant difficile tout accord avec les francophones qui, eux, se sont dans l’ensemble déclarés partants pour reprendre les pourparlers.

La décentralisation nettement plus prononcée du Royaume envisagée par Johan Vande Lanotte – près d’un quart de l’impôt sur les personnes physiques irait aux trois régions: Flandre, Wallonie et Bruxelles-Capitale; la scission de la périphérie bilingue de Bruxelles (revendication symbole des nationalistes flamands ulcérés à l’idée de reconnaître des droits spécifiques aux francophones vivant en Flandre) serait aussi actée – n’est pas jugée suffisante par le bloc emmené par Bart de Wever, demandeur d’une réforme de l’Etat fédéral plus drastique et d’une partition financière et politique encore plus grande.

Que faire dès lors? Les experts sont partagés. Les uns notent que le CDV et la NVA n’ont pas dit un «non» catégorique et se retrouvent obligés de produire un texte alternatif. Les autres, de plus en plus nombreux, n’y croient plus et s’attendent à ce que le «conciliateur» jette l’éponge ce lundi lorsqu’il rencontrera Albert II. Mais tous sont d’accord pour dire que rien ne pourra bouger si les partis flamands hostiles au compromis ne clarifient pas leur position. Soit ils confirment leur attachement à la Belgique pour rendre possible un ultime tour de piste. Soit ils laissent planer le doute et lorgnent vers de nouvelles élections. Les francophones n’auraient alors aucun intérêt à faire davantage de concessions.

Cynisme nationaliste

Et la Belgique? Après plus de 200 jours de gouvernement en affaires courantes, celle-ci est plus tétanisée que révoltée. Les manifestations, belgicaines ou indépendantistes, sont inexistantes. L’appétit populaire pour un nouveau scrutin n’est pas au rendez-vous. Le risque de voir l’économie belge se détériorer et les ménages payer le prix de ce chaos est palpable, des deux côtés de la frontière linguistique.

Les six mois de présidence belge de l’Union européenne – plutôt réussie – qui se sont achevés le 31 décembre, ont permis aux politiciens les plus intransigeants de camper sur leurs positions. A preuve, le leader de la NVA Bart de Wever s’est rué la semaine dernière, après avoir rejeté le compromis, à la télévision… pour participer de nouveau au jeu télévisé «L’homme le plus intelligent du monde» qui l’a rendu célèbre. Manière de cultiver sa popularité plus que de réaffirmer sa foi dans le Royaume.

La semaine qui commence ne sera sûrement pas décisive. Mais celle qui précède a démontré le cynisme des nationalistes flamands partisans de longue date de laisser la Belgique «se dissoudre d’elle-même»: plus le gouvernement en «affaires courantes» dure et sauve la face, moins ils se sentent obligés de négocier.