Sur la page d’accueil du site, il devient fastidieux de dérouler le bloc qui comprend les petites figurines, avec la molette de sa souris. A l’heure où nous rédigeons, il y en a 151 988… Lancé en janvier, Camping 16 est l’initiative d’un publicitaire – mais sans visée commerciale, est-il précisé, il n’y a d’ailleurs pas de pub sur le site. La démarche consiste à installer un camping virtuel devant le 16, rue de la Loi à Bruxelles, où se trouve le cabinet du premier ministre belge. L’opération a son déploiement sur Twitter.

Le propos des concepteurs repose sur la menace de consommateurs frustrés, qui n’en n’ont pas pour leur argent (leurs impôts), et qui fixent un ultimatum de 100 jours aux politiques: «Femme flamande ou homme wallon», explique la note d’intention, «jeune travailleur ou manager expérimenté: nous voulons tous un gouvernement qui fonctionne. Car la politique est une tâche noble, ou devrait l’être. Car un pays a toujours besoin des décisions justes ainsi que de leur bonne exécution. In fine, c’est l’électeur qui donne son consentement à tout cela. Hé bien, nous avons une proposition. Si les politiques ne parviennent pas à former un gouvernement dans les cent jours, alors nous exigerons d’être remboursés. Purement logique. Purement légitime.»

Au beau milieu des frimas de janvier, Geoffrey Hantson, néerlandophone impliqué dans Camping 16, indiquait au journal Le Vif/L’Express: «Nous enregistrons 5 inscriptions par seconde […]. C’est pas mal du tout par un temps pareil!» L’ultimatum expire dans 61 jours.

Et ce vendredi, cela fait 249 jours que la Belgique n’a pas de gouvernement désigné. La population n’en perd pas pour autant son sens de l’humour. En septembre dernier, c’était l’humoriste François Pirette qui, «en signe de cohésion et de pérennité pour notre Royaume», reprenait sur un plateau de TV (à voir sur Youtube) une chanson de Michel Delpech… «Les Divorcés». Les batailles régionalistes, notamment sur les communes périphériques de Bruxelles, y nourrissaient en détail les paroles revues et corrigées par François Pirette.

En novembre, l’acteur Benoît Poelvoorde y allait de son initiative citoyenne. A l’antenne de RTL/TVI, il suggérait que les hommes de Belgique cessent de se raser, une idée manifestement inspirée à lui par un ami journaliste – et barbu. Le trublion aujourd’hui à l’affiche de «Rien à déclarer» lançait: «Nous avons décidé de ne pas nous raser tant que nous n’aurons pas un gouvernement en Belgique. A tous les gens qui, comme nous, pensent qu’il faut faire quelque chose, qui veulent faire un petit effort et se joindre à nous: laissez pousser votre barbe et nous saurons que nous sommes tous solidaires pour une Belgique unie, et qui s’en sort. Gardons nos barbes jusqu’à ce que la Belgique se relève!».

C’était un gag, mais le projet a désormais sa page sur Facebook, au mur plutôt étoffé.

Cette grève-là en a inspiré une autre, proposée dans le débat public le 7 février dernier, et qui a fait le tour de la Toile: une grève du sexe. Marleen Temmerman, une sénatrice du parti sp.a, les sociaux-démocrates flamands (par bonheur, l’humour n’a pas de préférence linguistique), imagine qu’une privation de galipettes – «garder les jambes fermées», illustre cette gynécologue – devrait accélérer les démarches des chefs de partis et autres formateurs.

Une telle grève, qui remonte à la comédie «Lysistrata» d’Aristophane, lui a été inspirée, en l’occurrence, par une démarche de femmes kenyanes entre 2008 et 2009, lorsque Nairobi se trouvait dans une situation de blocage politique à peu près comparable. «Elles ont fait leur propre «Shame» [nom du mouvement qui a organisé une manifestation populaire à Bruxelles le 23 janvier dernier]. Elles ont entamé une action de grève du sexe en avril 2009 pour réclamer une solution politique, en appelant les femmes du président et du premier ministre à participer. Une compensation financière a été offerte aux prostituées kényanes si elles participaient à cette grève. L’impact n’a jamais été prouvé scientifiquement, mais après à peine une semaine, un gouvernement stable était mis en place», a plaidé la sénatrice dans une dépêche enrichie sur le site du Soir. On s’en doute, l’initiative a provoqué, par exemple de la part des internautes de La Libre Belgique, une pluie de commentaires rivalisant en grivoiserie, en rieuse récupération géopolitique («Plus les flamand(e) s feront la grève su sexe, moins ils seront nombreux! Ça me va!»), voire en véhémence féministe, la proposition étant jugée d’inspiration machiste, donnant de la femme une image de pure pourvoyeuse de plaisir.

Plus gentil, un peu façon Yves Duteil, mais non moins excédé, un journaliste flamand a quant à lui proposé de jouer les accolades communautaires, signalait encore Le Vif/L’Express (la vidéo est sous-titrée en français…): «Prends un francophone par la main et entraîne-le jusqu’en rue. Nous devons manifester jusqu’à ce que ça soit réglé!».

Dans les milieux politiques, relatait Le Temps mardi, une nouvelle piste – mais pas humoristique, semble-t-il – consisterait à présent à envisager un référendum posant la question: «Voulez-vous que la Belgique continue à exister?»

De toute évidence, il y aura des campeurs, fussent-ils virtuels, devant le 16, rue de la Loi, même dans 62 jours.

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch