la paradoxale Belgrade

Ville paria durant vingt ans, ville sans grand charme, la capitale de la Serbie sort enfin de sa torpeur. Ses habitants, même s’ils en sont fiers, rêvent aussi tous de la quitter. Pourtant, elle dévoile un côté excitant et devient un nouvel eldorado pour les investisseurs et les artistes

Vue d’Europe occidentale, Belgrade est un cliché, une illusion tirée des films d’Emir Kusturica. On imagine des trompettes, des kalachnikovs, des ivrognes, des voitures défoncées et des oies qui se baladent au milieu du salon. Dans ses films, le cinéaste a donné à ses spectateurs cannois ce qu’ils avaient envie de voir. Cet illusionnisme était d’autant plus aisé que Belgrade et la Serbie ne se dévoilent pas facilement.

Pourtant tout ou presque porte à croire que la ville vient de sortir définitivement d’une très, très longue torpeur. Au chaos des années 1990 avait succédé un moment d’intense espoir démocratique au début des années 2000. Toute la société bouillait d’idées nouvelles et de projets merveilleux. Le premier ministre, Zoran Djindjic, était un brillant lettré, ami et respecté des dirigeants européens. J’avais choisi de vivre dans ce vivier d’une intensité contagieuse et de travailler comme conseiller en communication pour le premier gouvernement serbe démocratique. Ces espoirs et ce dynamisme ont été douchés le 12 mars 2003, lorsque Zoran Djindjic s’est fait assassiner par les nostalgiques de la dictature. Alors j’ai déménagé.

Il aura fallu dix ans pour que Belgrade retrouve ses couleurs. Dix ans durant lesquels les Belgradois ont survécu à des déceptions en série dans une économie atone. Aujourd’hui, vaille que vaille, tout semble à nouveau possible. On est juste plus prudent et un peu plus cynique qu’il y a dix ans. Mais l’économie reprend de la vigueur, la ville refait ses façades, les infrastructures, notamment grâce aux Russes, se font rénover. De paria, Belgrade devient un nouvel eldorado pour artistes et pour investisseurs. C’est donc là que j’ai décidé de revenir, un peu par lassitude de la fausse tranquillité helvétique, un peu parce que ma fascination pour cette ville ne s’était jamais éteinte. Et je ne suis pas déçu du voyage.

Les centres de Prague ou de Rome sont idylliques et léchés à un point tel qu’on se croirait dans un de ces décors en carton-pâte installés dans un casino de Las Vegas. La capitale de la Serbie, elle, n’a pas les attraits immédiatement appréciables de ces métropoles au passé glorieux, consommables par EasyJet en un week-end. Car à Belgrade, le passé n’existe pas. Un guide touristique y est aussi utile qu’un porte-monnaie vide à Saint-Moritz.

Selon les critères esthétiques communément établis, Belgrade est la plus moche des capitales européennes. Selon d’autres critères toutefois, Belgrade peut aussi être considérée comme la plus belle des capitales européennes. A moins que vous ayez 20 ans et le projet de vous y saouler pour pas cher, il n’est pas impossible que Belgrade vous déçoive.

Sur ce site habité depuis la préhistoire et qui a vu passer les empires romain, ottoman et austro-hongrois, on doit tout imaginer. La faute à une succession presque ininterrompue de conflits destructeurs à travers le XXe siècle. La ville est répartie sur les deux rives de la Save, qui vient de Slovénie et se jette dans le Danube à Belgrade. Sur la colline historique, au sud de la Save, on rencontre bien quelques vestiges charmants. Mais le plus imposant de ces palais ferait pâle figure auprès d’un immeuble haussmannien. La gigantesque église Saint-Sava, couverte de marbre blanc, est fort heureusement l’unique représentante du style dubaïo-byzantin. Sur la rive nord de la Save, c’est Nouveau-Belgrade, une plaine colonisée depuis Tito par un échiquier d’énormes boulevards que bordent des kilomètres de barres grisâtres.

Belgrade est ailleurs. Car il fallait bien que des années d’isolement et de disette aient un avantage. Ainsi, pour le pire et le meilleur, Belgrade est peuplée de Belgradois. Les Belgradois sont l’âme et l’ornement de leur ville. Arrêtez-vous devant un immeuble bourgeois du centre-ville et lisez les noms sur les sonnettes: ce ne sont que des Petrovic et des Markovic. Ce que les grandes métropoles ont gagné en diversité culturelle, en métissage, elles l’ont souvent perdu en caractère. A Belgrade, ce caractère distinctif est encore très présent. Et puis les Belgradois sont faciles d’accès et curieux de vous. Pour peu qu’ils aient fait des études, ils vous répondront dans un français châtié. Sinon, du chauffeur de taxi à l’étudiante en passant par le serveur et la boulangère, tout le monde ou presque parle anglais.

Car si les Belgradois aiment leur ville et en sont fiers, ils rêvent toutes et tous d’en partir. Ils ont fait de Chicago la deuxième ville serbe derrière Belgrade. Ils constituent également des communautés importantes à Sydney, Stockholm, Zurich, Londres ou New York. Dans cette ville où, selon des statistiques officielles et largement incomplètes, le salaire moyen est de 500 euros et le taux de chômage frôle les 20%, on est familier de l’Europe entière, de l’Amérique et de l’Australie.

De ces échanges intenses et de ces rêves, Belgrade se nourrit avec avidité. Coincés dans un pays encore pestiféré, les jeunes Belgradois n’ont peur de rien. «Je n’ai pas grand-chose à perdre», me disait en souriant un photographe de 24 ans qui m’expliquait vouloir vivre de son art à Londres, où il a déjà exposé son travail. Qu’ils soient violonistes, programmeurs, ingénieurs, dentistes, danseurs, on trouve ces jeunes Belgradois dans le monde entier au sommet de leur profession.

On croise également beaucoup de jeunes artistes et d’entrepreneurs étrangers à Belgrade. Ils sont attirés par une vie peu chère, un marché en croissance et une vie culturelle qui a appris à se débrouiller en marge des institutions. Ils pourront assister au dernier spectacle de Bob Wilson ou de Thomas Ostermeier, au stand-up d’un comique anglais, à un concert de Pink – ou à une immense parade militaire en l’honneur de la visite de Vladimir Poutine.

Ces échanges ne sont pas un phénomène nouveau. En parlant avec des retraités, j’ai entendu des histoires sur l’Iran, la Chine, le Kenya, les Etats-Unis, ou même la Corée du Nord, où ces gens ont travaillé pendant plusieurs décennies à des postes importants. Ceux qui sont revenus ont constitué les fondations d’une bourgeoisie naissante. Ceux qui sont restés à l’étranger y ont développé le syndrome des diasporiques du monde entier. Cela consiste à compenser la tristesse et la culpabilité de ne pas partager les malheurs de la mère patrie par une attitude encore plus nationaliste et irrédentiste que les Serbes de Serbie. Ainsi l’actuel prétendant au trône, le prince Alexandre Karageorgévitch, a bien plus de succès chez ses compatriotes de l’étranger qu’à Belgrade, où il est considéré comme une relique sympathique mais inutile.

Car les Serbes, contrairement aux Suisses, savent parfaitement qui ils sont et d’où ils viennent. Sans être humbles, ils ne bombent pas le torse. Une vieille coiffeuse à qui je faisais remarquer que le pays semblait sortir de la crise me répondit: «Vous savez, monsieur, en Serbie, tout peut toujours empirer.» Cette sagesse populaire est valable pour la terre entière, mais à Belgrade on en est peut-être plus conscient qu’ailleurs en Europe.

Bien évidemment, dans ce chaudron de 2 millions d’habitants, tout le monde n’est pas affable. Ceux qui vous coupent la route à 170 km/h sur les boulevards, ceux qui hurlent au lieu de parler, ceux qui insultent et lancent des pierres aux mendiants, ceux-là aussi habitent Belgrade.

Et c’est un fait: on n’est pas très poli par ici, on ne met pas toujours les formes, on ne sourit pas en penchant la tête de côté. Les Belgradois ont conservé un sens aigu de la spontanéité sous toutes ses formes.

C’est exactement pour cela que Belgrade est l’une des plus excitantes capitales d’Europe. Comme le passé et ses leçons d’esthétique sont enfouis sous les cendres fumantes des guerres, il reste à inventer le présent et l’avenir, sans idée préconçue et sans complexe. Ne restent que les gens, ces Belgradois distillant leur humour noir, joyeux et serviables, infiniment fiers d’être ce qu’ils sont et sans aucune illusion sur ce qu’ils ne sont pas. Ne restent que ces innombrables terrasses bondées de causeurs ottomans, ces odeurs de poivrons grillés lorsque arrive septembre et de charbon dès décembre, le vent brûlant qui carbonise les rues en juillet, et la beauté des filles.

* Chroniqueur expatrié à Belgrade

On n’est pas très poli par ici, on ne met pas toujours les formes. Mais les Belgradois ont conservé un sens aigu de la spontanéité