Belgrade sort le grand jeu pour Vladimir Poutine

Serbie Le président russe effectue ce jeudi une visite d’Etat

Il doit notamment assister à une gigantesque parade militaire

Boulevards bloqués, manœuvres de blindés aux abords du palais gouvernemental, survol de la ville par des avions: depuis le début de la semaine, Belgrade est en état de siège. L’armée répète le défilé militaire qui doit marquer le 70e anniversaire de la libération de la capitale serbe. Un hôte de marque assistera à cette parade, la plus grande jamais organisée en Serbie depuis trois décennies: le président russe Vladimir Poutine. Il est certes avéré que Belgrade a été libérée le 20 octobre 1944, pas le 16, mais l’agenda chargé du président russe a décidé les autorités serbes à prendre cette petite liberté avec l’histoire.

C’est la troisième fois que Vladimir Poutine se rend en Serbie, mais aucune de ses visites précédentes n’avait donné lieu à un tel déploiement de faste, ni suscité autant de polémiques. Beaucoup de diplomates occidentaux en poste dans la capitale serbe bouderont les cérémonies et estiment que Belgrade envoie «un mauvais signal». En effet, la Serbie, officiellement candidate à l’intégration européenne, et qui a même ouvert ses négociations d’adhésion en juin 2013, continue à cultiver l’amitié russe. Belgrade refuse catégoriquement d’appliquer les sanctions européennes contre la Russie. Le week-end dernier, le président Tomislav Nikolic s’est exclamé que ceux qui voudraient forcer son pays à appliquer ces sanctions «connaissaient bien mal les Serbes».

La Serbie compte en effet sur le soutien stratégique de la Russie sur le dossier du Kosovo, notamment au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. La «solidarité orthodoxe» et l’idée que «la grande Russie n’abandonnera pas la petite Serbie» sont des thèmes toujours efficaces auprès des secteurs les plus nationalistes de la population.

Au cours des deux derniers siècles, la Serbie a pourtant cultivé des relations avec la Russie moins étroites que, par exemple, la Bulgarie, et la Yougoslavie socialiste s’est largement construite sur la rupture de 1948 avec l’Union soviétique. Les bannières des partisans communistes yougoslaves flotteront à Belgrade, aux côtés de celle de l’ancienne Armée rouge, même si ce sont les tchetniks modernes, héritiers proclamés des nationalistes serbes de la Seconde Guerre mondiale, qui admirent le plus le chef du Kremlin, «le Poutine qui se bat en Ukraine, le Poutine qui défie l’Occident», comme s’en amuse le journaliste Draza Petrovic.

Pour sa part, le premier ministre Aleksandar Vucic a déclaré que la visite du président russe serait l’occasion de parler de «dossiers concrets». La Russie est un partenaire économique dont l’importance ne cesse de croître pour la Serbie, notamment dans le secteur énergétique. Le géant russe Gazprom a pris en 2008 le contrôle de NIS, l’entreprise pétrolière serbe, et Belgrade n’entend pas renoncer à la construction du gazoduc South Stream, malgré les pressions européennes.

La Serbie fait figure de «bonne élève» de Bruxelles dans son application des réformes de la justice ou de l’administration publique, et elle a encore bénéficié la semaine dernière d’un rapport d’évaluation «globalement positif» de la part de la Commission. Pourtant, dans une interview publiée mercredi par la Rossiskaïa Gazeta, le journal gouvernemental russe, Aleksandar Vucic a déclaré que «la Serbie n’avait pas pour objectif d’adhérer à l’Union européenne avant quatre ou cinq ans». Selon lui, l’essentiel pour son pays serait de construire un «Etat démocratique et économique stable». Et pour cela, la Serbie pourrait, selon lui, davantage compter sur la Russie que sur l’Union européenne.

Ce constant louvoiement de la diplomatie serbe inquiète d’autant plus les Occidentaux que Belgrade, succédant à la Suisse, doit prendre le 1er janvier la présidence annuelle tournante de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

En tout cas, la visite de Vladimir Poutine fait déjà des heureux: les commerçants qui tiennent les petits stands du centre de Belgrade, où l’on s’arrache comme des petits pains les maillots et les casquettes à l’effigie du maître du Kremlin. «Ce sont surtout les touristes étrangers qui achètent, explique toutefois l’un de ces vendeurs. Ils doivent sûrement trouver tout cela un peu exotique.»

Belgrade compte davantage sur la Russie que sur l’UE pour bâtir un «Etat démocratique stable»