Le scandale a eu lieu à Leskovac, dans le sud profond de la Serbie. Jeudi soir, en pleine retransmission du match de basket Yougoslavie-Allemagne, un technicien de la TV locale a annoncé à l'antenne une manifestation pour ce lundi, histoire de demander la tête du préfet, nommé par Belgrade. Le comble, c'est que Leskovac est un bastion du Parti socialiste serbe (SPS) de Milosevic. La veille, le pouvoir avait reçu une gifle encore plus cuisante. Le président de Serbie, Milan Milutinovic (inculpé pour crimes de guerre), s'est fait siffler par des centaines de personnes à Kursumlija, tout près du Kosovo. Au point que Milutinovic, pourtant connu pour sa gouaille, «a complètement perdu les pédales et s'est mis à polémiquer avec le public», raconte un participant.

Trois semaines après la fin des bombardements de l'OTAN, les mouvements contestataires fleurissent en Serbie. Tous azimuts. Ce sont les manifestations organisées par l'Alliance pour le changement (une trentaine de formations démocratiques) aux quatre coins du pays: Cacak et Novi Sad la semaine dernière, Leskovac aujourd'hui, Uzice demain, Prokuplje et Kraljevo à la fin de cette semaine. C'est la pétition demandant la «démission irrévocable» de Milosevic, offerte à la signature dans les mairies de certaines villes d'opposition. C'est ce badge – réalisé par les syndicats indépendants et une série d'organisations non gouvernementales – que d'aucuns commencent à arborer, et qui porte, en une transparente allusion au pouvoir: «Il est temps de se dire adieu». Ce sont les mouvements de réservistes qui se multiplient – et qui, à côté du paiement de leur solde, exigent souvent le départ de celui «dont j'ai même honte de prononcer le nom», comme dit un soldat de Kraljevo. C'est l'Eglise orthodoxe qui jette l'anathème sur le pouvoir, non seulement en raison du désastre qui frappe les Serbes, mais aussi à cause des crimes commis contre les Albanais. C'est l'Académie serbe des sciences et des arts, bastion du nationalisme, qui réclame des élections anticipées.

On assiste à une convergence sans précédent des milieux les plus divers, réunis par un même mécontentement profond. La misère, la destruction des infrastructures, la perte du Kosovo, les crimes de guerre, la mise au ban de la communauté internationale, enfin la perspective d'un hiver sans électricité, sans chauffage, sans travail et même, pour certains, sans nourriture suffisante, tout cela pêle-mêle fonde cette coalition hétéroclite. Résultat: un récent sondage montre que si Milosevic reste l'homme le plus populaire, seuls 15,6% des Serbes lui font encore confiance. Une dégringolade dramatique. Autre bonne nouvelle pour les démocrates: la cote de Vojislav Seselj et celle de son Parti radical (extrême droite nationaliste alliée au pouvoir) ont également chuté, à 8% et 10,5% respectivement.

De son côté, le régime donne d'évidents signes de faiblesse. Mis à part quelques arrestations isolées, l'appareil répressif reste étrangement paralysé: quoiqu'interdite, la manifestation de Cacak s'est déroulée sans encombre, tout comme celle de Novi Sad. Les journaux indépendants s'enhardissent chaque jour davantage, sans que les autorités fassent, pour l'instant, usage d'une loi sur la presse qui leur permet de ruiner à coups d'amendes astronomiques tout média rebelle.

Pour autant, rien ne garantit que tout ce bouillonnement débouchera sur des résultats concrets. La seule chose dont les Serbes soient sûrs, c'est que Milosevic ne quittera pas la scène de son propre chef. A ce stade, nul indice ne laisse présager une révolution de palais. Le pouvoir envoie des signaux qui laissent deviner sa stratégie dans les mois à venir: gagner du temps, laisser s'essouffler des mouvements disparates, semer la zizanie dans les rangs des opposants, enfin acheter une partie de ceux qui lui font ombrage. Des élections anticipées ne sont pas impossibles, selon les recettes frelatées qui ont assuré, depuis dix ans, le maintien au pouvoir d'une même clique.

Dans tout cela, Milosevic et ses proches sont passés maîtres. On l'a vu à l'hiver 1997 lorsque, au terme de manifestations de masse qui ont duré plus de trois mois, la coalition d'opposition «Zajedno» s'est délitée en raison des rivalités personnelles – soigneusement attisées en haut lieu – entre Zoran Djindjic, chef du Parti démocrate, et Vuk Draskovic, président du Mouvement serbe du renouveau (SPO). Un instant donné pour mort, le pouvoir a triomphé lorsque le second a dépossédé le premier de la mairie de Belgrade – avant de rejoindre, cette année, la coalition au pouvoir. Ces rivalités-là perdurent. Pour avoir rallié le Monténégro en pleins bombardements, Djindjic a vu son prestige s'effondrer (3,2% des intentions de vote). Il est d'ailleurs rentré dimanche à Belgrade après une absence de plus de deux mois.

Draskovic au contraire, qui a été chassé du gouvernement à fin avril, est le seul politicien dont la cote de popularité s'est renforcée (10%). Mais l'homme joue un jeu ambigu – il est le seul au sein de l'opposition à n'avoir pas réclamé la démission de Milosevic – et refuse de rejoindre l'Alliance pour le changement. Or sans son SPO, deuxième parti du pays désormais, l'opposition ne peut rien.

Il y a autre chose. Le vent de fronde souffle pour l'instant dans les seules villes de province – dépourvues d'expérience, de réseaux internationaux, et de figures charismatiques à l'échelle de la Serbie. C'est un jaillissement d'énergies désordonnées, que nul ne fédère. Belgrade, d'où traditionnellement partait la contestation, demeure comme paralysée – la bourgeoisie, les intellectuels se disent tous ici «épuisés», sans ressort. Enfin, enfouie au plus profond de chacun, il y a la terreur de la guerre civile, qui trouve ses racines dans le souvenir des sanglants règlements de comptes entre Tchetniks (royalistes) et partisans de Tito, il y a un demi-siècle. «Les Serbes, dit à Kraljevo un opposant, aiment se dire courageux. Mais aujourd'hui, le courage signifie être prêt à mourir pour renverser Milosevic.» Il est bien difficile de savoir si la Serbie compte suffisamment de femmes et d'hommes dans ce cas.