C’est une rue qui par certains aspects rappelle celles des villes minières du nord de la France. Longue succession de petits pavillons, tous identiques, sans haie ni clôture. Les jardins donnent de l’autre côté, avec vue sur un canal. L’avenue de Sonod à Belley (Ain) est paisible, bien entretenue et ouvrière. Claude Danyach, 63 ans, habite là avec son épouse. Il connaît tout le monde alentour et mesure combien la vie est difficile pour la plupart. «Je suis allé l’autre jour chez un couple qui a deux enfants en bas âge. Il faisait 14 degrés parce que le chauffage à l’électricité leur coûte trop cher», rapporte-t-il.

Claude est retraité. Il a exercé plusieurs métiers. Le dernier: cuisinier. Sa pension s’élève à 950 euros par mois. Pas de wi-fi chez lui. Il se sert de celui de son voisin «et l’on paie ensemble l’abonnement mensuel de 35 euros.» «Pour répondre à votre message envoyé de Suisse, il a fallu que je demande à mon opérateur si on m’autorisait un dépassement, vous vous rendez compte à quel point on est près de nos sous?» Heureusement, il y a le jardin et les crottins des chevaux d’à côté «qui sont un formidable engrais». Il a récolté 40 kg de courgettes l’an passé, en a distribué à tout le quartier et à des associations caritatives. Claude Danyach aime aller vers les autres, les écouter, les aider.

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Tout naturellement, en novembre 2018, il a enfilé une chasuble fluo et rallié le rond-point Jean-Monnet, à l’entrée de la ville. Il est aujourd’hui à Belley la figure des «gilets jaunes». «Pas le porte-parole parce qu’on n’en a pas, tout le monde s’exprime», insiste-t-il. Claude est l’homme au mégaphone qui harangue, pointe «les quarante années de néolibéralisme qui ont fabriqué 9 millions de précaires en France». Il n’est jamais monté le samedi à Paris «casser des boutiques de riches». Il préfère tenir le rond-point pacifiquement avec une vingtaine d’autres «gilets jaunes». «Nous ne sommes ni des racistes, ni des antisémites, ni des homophobes, nous sommes juste des pauvres», résume-t-il.

«On ne ferme la porte à personne»

A Belley, comme ailleurs, le mouvement ratisse large: de simples gens mais aussi des militants de gauche, d’extrême gauche ainsi que des sympathisants du RN (Rassemblement national, extrême droite). «On ne ferme la porte à personne mais si quelqu’un râle parce que les Restos du Cœur proposent du halal, on lui dit que la misère touche tout le monde», précise Claude.

Les «gilets jaunes» de Belley demeurent parmi les plus mobilisés d’Auvergne-Rhône-Alpes, avec ceux de Saint-Etienne. En février, ils étaient encore près de 700 à marcher en ville, rejoints par les syndicalistes de la CGT, de FO et de la FSU. Un collectif dit du 5 décembre 2019 a été créé et multiplie les actions contre la réforme des retraites voulue par le gouvernement.

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Pourquoi une telle mobilisation dans cette bourgade de 9500 âmes? Catholique et bourgeoise, la sous-préfecture de l’Ain, située dans le Bas-Bugey, possède une industrie mécanique, électrique et agroalimentaire. Le taux de chômage est inférieur à la moyenne nationale. De l’avis général, la vie y est plutôt douce. Un nouvel hôpital va bientôt ouvrir ainsi qu’un vaste centre aquatique. «Tout cela est l’apparence. La vérité est qu’ici la majorité de la population n’est pas soumise à l’impôt sur le revenu, preuve qu’il y a énormément de précarité. Et à Belley, on trouve le quartier le plus pauvre de l’Ain», dénonce Philippe Rodriguez, à la tête d’une liste de gauche pour les élections municipales du 15 mars. Cinq autres listes participent au scrutin dont celle du maire sortant Pierre Berthet, un divers droite. Claude Danyach prédit une forte abstention comme lors des dernières élections européennes où plus d’une personne sur deux s’est abstenue. Marine Le Pen était arrivée en tête avec 25,30% des voix devant la liste de La République en marche (LREM) avec 22,30%.

«Rétablir le dialogue»

Julien Quinard, un jeune viticulteur bio, a été investi par LREM pour le 15 mars. Beaucoup de commerces du centre-ville ayant mis la clé sous la porte, pas difficile pour les candidats de dénicher un QG. Julien a choisi l’enseigne Beauty-Belle, un ancien institut de beauté. Son leitmotiv: rassembler. Il développe: «La majorité municipale a éclaté, depuis six ans, c’est les uns contre les autres. Il faut rétablir le dialogue avec tous les habitants, qu’ils soient de droite ou de gauche.» On reconnaît au jeune Macroniste un certain courage dans ce bastion frondeur. Le 11 janvier, Julien Quinard a été chahuté par des «gilets jaunes» alors qu’il battait campagne avenue de Sonod, chez Claude Danyach donc. Ceux-ci lui ont reproché de ne pas avoir fait apparaître le logo LREM sur ses affiches de campagne. Un brin provocateur, le Macroniste les a invités à se montrer constructifs en déposant une liste pour les municipales, «mais vous craignez sans doute la sanction des électeurs, 2% des suffrages c’est rude à encaisser». Réponse de Claude Danyach: «Nous ne sommes pas une force politique, notre seule légitimité est de pouvoir parler au nom de la France d’en bas.»¨

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Le calme est cependant revenu à l’image de la dernière marche en ville qui s’est tenue le 20 février. Une centaine de manifestants dont Gervaise, assistante maternelle à la retraite qui perçoit 1270 euros par mois. Elle raconte: «Je viens de recevoir une divine surprise, on m’a écrit depuis la Suisse pour me dire que j’allais recevoir 12 fois 85 euros à titre de retraite parce que j’ai travaillé là-bas pendant deux ans il y a longtemps de cela. J’avais oublié de faire la demande et ce sont les Suisses qui m’ont fait signe.»

Une cinquantaine de Belleysans rallient chaque jour Genève. Des frontaliers lointains puisque les deux villes sont distantes de 80 kilomètres. Ils sont de plus en plus nombreux à postuler en Suisse, encouragés en cela désormais par le Léman Express qui pousse jusqu’à Bellegarde. Un enseignant syndiqué confie: «Il est certain que cela clive davantage à cause de l’écart salarial et ce n’est pas bon pour la cohésion. Mais on ne va pas en vouloir à ces gens parce qu’ils veulent vivre plus confortablement.»