Apparatchik atypique de l’ère Ben Ali, dont il est un cousin par alliance, Kamel Morjane est l’un des poids lourds du gouvernement de transition. A 62 ans, ce discret diplomate a principalement fait carrière aux Nations unies – notamment au HCR à Genève, où il fut également étudiant à HEI et représentant permanent de la Tunisie –, avant de rejoindre le gouvernement tunisien en 2005, d’abord comme ministre de la Défense, puis au portefeuille des Affaires étrangères. Il a été provisoirement reconduit à ce poste. Son nom est connu des Occidentaux pour avoir été évoqué, en 2006, dans un câble américain rendu public par WikiLeaks, et qui le pressentait comme l’une des cinq personnes capables de succéder à Ben Ali en cas de vacance du pouvoir. En Tunisie, où la rue lui reproche sa proximité avec l’ancien régime, on murmure que ce présumé chouchou de Washington aurait été un acteur clef du départ précipité de Ben Ali.

Le Temps: Comment avez-vous vécu le départ de Ben Ali?

Kamel Morjane: Je m’attendais à tout sauf à ça. Tout le monde a été surpris: ceux qui étaient à l’intérieur du système, comme moi, mais aussi les observateurs les plus avertis qui suivent notre pays. Ce vendredi 14 janvier, j’étais à mon bureau, au Ministère des affaires étrangères. J’ai appris la nouvelle comme tous les autres Tunisiens. Je ne me souviens plus comment, exactement. Je crois que c’est par la télévision, après 18h… Tout s’est enchaîné tellement vite. Au début, j’étais inquiet. Quand le commandant de bord d’un bateau s’en va, l’équipage peut rapidement chavirer… Le soir même, je ne suis pas rentré chez moi. A la fois pour des raisons de sécurité, et à cause de mes responsabilités professionnelles, car le gouvernement était officiellement en place. La nuit, j’ai dormi dans mon bureau.

– Vous n’étiez pas dans le secret de ce départ précipité?

– Honnêtement, j’ignorais tout de ce dessein. Dans l’après-midi, nous nous étions parlé au téléphone. Une conversation de routine comme nous avions l’habitude d’en avoir quotidiennement. En refaisant aujourd’hui le calcul, notre échange a eu lieu entre 2 heures et 2 heures et demie avant son départ. Sa voix ne laissait rien transparaître. Rien, absolument rien. Il semblait tout à fait confiant. Depuis, nous ne nous sommes jamais reparlé.

– A aucun moment il n’a sondé vos conseils, en tant que ministre des Affaires étrangères, pour savoir quel pays allait l’accueillir? – Non. J’ai suivi tout ça à travers les médias, comme tout le monde.

– Pourtant, vous avez des affinités familiales…

– C’est vrai que ma femme est la fille d’un de ses cousins. Mais ça ne veut rien dire. A titre personnel, nous avions sans doute des relations privilégiées. Mais sur le plan professionnel, il y avait des gens qui, au palais, étaient beaucoup plus influents que moi.

– Pensait-il qu’il allait revenir?

– C’est fort possible. Je vous le répète: il ne m’a rien dit, il ne m’a pas consulté à ce sujet. Je ne sais pas ce qu’il avait en tête. Je crois qu’avant tout, il a été lui-même dépassé par les événements. Il n’avait certainement pas prévu ce genre de dénouement. Et s’il est parti pour de bon, c’est qu’il est arrivé à la conclusion que c’était fini pour lui.

– Ces derniers temps, Ben Ali vous avait-il semblé plus isolé?

– Oui, c’est le sentiment que j’avais. C’est là qu’on aurait peut-être dû faire quelque chose… Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, en 1987, il était beaucoup plus attentif aux autres, il était à l’écoute. Lorsqu’on lui faisait des propositions, il les prenait en considération. Et puis, avec le temps, il a changé…

– Qui le coupait des autres? Sa femme, Leïla Traboulsi?

– Tout un entourage, je dirais… C’est ça qui a posé problème. Mais je n’aime pas parler de cela.

– Vous connaissez bien l’armée pour avoir été ministre de la Défense. La révolution aurait-elle réussi sans le soutien de l’armée?

– J’estime que c’est, avant-tout, une révolution populaire, dont l’immolation du jeune Bouazizi a été un des éléments déclencheurs. Cela faisait un moment que les Tunisiens contenaient leur colère et avec lui, tout a fini par lâcher, comme un élastique! Mais pour revenir à l’armée, il est vrai qu’historiquement, elle a toujours entretenu un lien étroit avec la population. C’est essentiellement une armée d’appelés, donc issue du peuple. Elle est connue pour son intégrité sur le plan moral. Elle est également réputée proche de la population pour avoir participé à de nombreux projets de développement sociaux et humanitaires. Je peux vous citer l’exemple de la zone déshéritée de R’jim Maatoug, situé en plein désert, au sud de Tozeur, où une oasis a été exploitée pour produire 20 000 tonnes de dattes par an.

– Rachid Amar, le chef d’état-major de l’armée de terre, a rapidement désapprouvé la violence de la police contre les manifestants. C’est lui qui aurait, par la suite, ordonné à Ben Ali de partir. Quel rôle a-t-il exactement joué?

– Je ne lui ai pas parlé depuis les événements. J’ignore s’il a joué un rôle particulier. Mais je peux vous dire que c’est un officier intègre pour qui j’ai beaucoup de respect. C’est quelqu’un de très intelligent, à l’écoute de sa société, qui suit de très près ce qui se passe dans le pays. Maintenant, que certains éléments souterrains aient contribué à cette révolution, c’est fort possible… On peut faire mille et une suppositions.

– Les Américains, par exemple?

– Je ne sais pas. Je n’ai aucune preuve. En revanche, à travers leurs diverses déclarations, ils n’ont pas caché leur soutien aux manifestants. Leurs encouragements ont été entendus. Ce genre de prise de position encourage la population. Mais quand je parle d’autres éléments, je ne pense pas particulièrement à des pays étrangers. Ça peut être des Tunisiens, des gens de son cercle rapproché…

– Vous êtes actuellement contesté par la rue pour avoir été un ministre de l’ex-régime et membre du bureau politique du RCD, l’ancien parti du pouvoir. Accepteriez-vous de démissionner comme les protestataires vous le demandent?

– J’ai déjà annoncé ma démission du bureau politique du RCD. Quant au parti lui-même, je reste fidèle à ses valeurs d’origine. Le RCD, c’est une histoire, c’est une famille politique, née du mouvement destourien qui a œuvré pour l’indépendance du pays. Mon père en était membre. Je suis né là-dedans. Je resterai toujours sensible à cette mouvance même si je reconnais qu’aujourd’hui, elle a dévié de sa voie. Maintenant, c’est à chacun de nous de faire des choix. Peut-être qu’il y en a qui décideront d’aller vers d’autres partis politiques. D’autres y resteront attachés. Pour moi, le RCD, c’est un peu comme le parti gaulliste en France. Ce parti a évolué. En période difficile, il a préservé certains fidèles. Et puis il y a ceux qui ont créé des alliances. Je ne vous cache pas que nous sommes en pleine réflexion, avec mes camarades, sur l’avenir du RCD: comment le faire évoluer, dans ce nouveau contexte démocratique? Quant à mon poste de ministre, je le vois comme un moyen d’aider mon pays dans cette période transitoire et délicate. Je ne tiens pas absolument à rester au gouvernement. Mais je veux mettre mes compétences à profit. Ce qui me préoccupe le plus, c’est que cette révolution porte ses fruits. Nous devons travailler tous ensemble pour bâtir l’avenir. Je suis fier d’avoir été le premier à parler de «gouvernement d’union nationale».

– Quelles sont les priorités?

– Un retour à la normale au plus vite! C’est pourquoi nous rouvrons cette semaine les écoles et les universités. Les slogans, c’est beau, mais il faut se remettre au travail, préparer les élections, relancer au plus vite l’activité. Certains tour-opérateurs étrangers ont demandé à leurs clients de renoncer à leurs vacances d’été en Tunisie, et je le regrette. Nos ressources sont limitées. Le tourisme, c’est le poumon économique de notre pays.