lutte contre le terrorisme

Ben Laden et son messager de la mort

Le chef d’Al-Qaida a été tué dans la nuit de dimanche à lundi au Pakistan. Les troupes d’élite américaines ont mené une opération éclair qui a duré 40 minutes

Une décennie de chasse à l’homme, dans les grottes de Tora Bora en Afghanistan et dans les zones tribales du Nord-Waziristan pakistanais. En vain. Dans la nuit de dimanche à lundi, les Américains ont mis fin à ce qui a longtemps été perçu comme un aveu d’impuissance. Oussama ben Laden, 54 ans, ennemi public numéro un des Etats-Unis depuis les attentats du Kenya et de Tanzanie en 1998, mais surtout du 11 septembre 2001, a été tué par les forces spéciales américaines dans une villa d’Abbottabad, à 65 kilomètres au nord de la capitale du Pakistan, Islamabad. A l’annonce de la nouvelle par le président Barack Obama, des milliers d’Américains se sont rendus à Ground Zero à New York, lieu hautement symbolique des attentats du 11 septembre ainsi que devant la Maison-Blanche à Washington.

L’opération, menée par la Navy Seal Team Six, des troupes d’élite américaines spécialisées dans la lutte contre le terrorisme, n’a duré que 40 minutes. L’unité spéciale est en lien avec la salle de conférences de Leon Panetta, directeur de la CIA. A une heure du matin, quatre hélicoptères décollent d’Afghanistan ou, selon d’autres sources, de la base de Ghazi au Pakistan. Ils volent à basse altitude pour échapper aux radars pakistanais. Entre 30 et 40 hommes se laissent glisser le long de cordes suspendues aux hélicoptères. Consultant en informatique à Abbottabad, Sohaib Athar assiste par hasard à l’assaut. Accro de Twitter, il envoie au monde entier les messages suivants: «Des hélicoptères survolent Abbottabad à une heure du matin. C’est rare.» C’est d’autant plus rare qu’il est interdit de survoler la zone. Puis ce twitt: «Une énorme explosion fait trembler les fenêtres […]. J’espère que ce n’est pas le début d’une sale histoire.» Ce n’est qu’après l’annonce de la mort de Ben Laden par Barack Obama qu’il réalisera avoir divulgué un scoop mondial: il a décrit une opération ultra-secrète dont même les autorités pakistanaises n’avaient pas connaissance, à en croire de hauts responsables américains.

Pour éviter un carnage, les forces spéciales recommandent en langue pachto aux habitants de la zone d’éteindre les lumières de leur demeure et de rester chez eux. Des combattants de Ben Laden tirent sur les appareils américains. Les troupes d’élite parviennent néanmoins à se poser sur le toit de la villa. Elles demandent à Oussama ben Laden de se rendre. Il résiste. Il sera abattu d’une balle dans la tête. Trois autres hommes sont tués: l’un des fils de Ben Laden et deux de ses principaux messagers. Une femme, qui aurait servi de bouclier humain, décède à son tour. Dans l’opération, un hélicoptère connaît une panne; il est abandonné et détruit par les forces spéciales. Le corps du chef d’Al-Qaida est transporté en hélicoptère jusqu’en Afghanistan. Barack Obama annonce la grande nouvelle. A 3 heures du matin (heure pakistanaise), les médias américains annoncent que la dépouille a déjà été immergée en pleine mer, «en respectant la tradition de l’islam». Une cérémonie a eu lieu sur le porte-avions Carl-Vinson, en mer d’Oman.

L’élimination du numéro un d’Al-Qaida ne doit rien au hasard. Elle est le résultat d’années de travail. Les analystes de la CIA se focalisent sur la personne d’un des plus fidèles messagers de Ben Laden. Voici quelques années, des détenus de la prison de Guantanamo donnent aux Américains le nom de guerre du messager, qu’ils décrivent comme étant proche du cerveau autoproclamé des attentats du 11 septembre, Khalid Cheikh Mohammed. Mais il faudra attendre 2007 pour qu’ils découvrent son vrai nom. Et deux ans de plus pour le localiser au Pakistan. Août 2010 est un tournant. Les renseignements américains traquent l’individu jusqu’à la villa d’Abbottabad qui s’avérera être celle de Ben Laden.

La bâtisse, datant de 2005 (ou plus tôt), est construite sur trois étages. Elle s’appellerait le manoir du Waziristan. Protégée par des murs de 5,5 mètres de haut, dotée de deux entrées ultra-sécurisées, la villa est estimée à un million de dollars. Elle est dépourvue de connexions téléphonique et internet. Mais des photos laissent apparaître une antenne parabolique. A l’intérieur de la bâtisse, le personnel est à cran. Tous les déchets sont incinérés afin de ne laisser aucune trace. Il y a cinq mois, l’acteur de cinéma Salman Riaz, souligne The Guardian , a tenté de faire des prises avec son équipe aux alentours de la villa. Deux hommes ont surgi du portail d’entrée pour leur dire que c’était haram, interdit par l’islam.

Dès lors, les choses s’accélèrent à Washington. Après des mois d’observation, on pense avoir localisé la cachette de Ben Laden. En septembre 2010, la Maison-Blanche et la CIA estiment opportun de travailler sur ce scénario. En mars 2011, le président tient cinq réunions avec la Sécurité nationale. Vendredi 29 avril, Barack Obama parlemente avec de hauts responsables dans la «Diplomatic Room». A 8h20, il donne son feu vert pour une opération. Seule une poignée de personnes au sein du gouvernement américain sont tenues au courant. Dimanche 1er mai, dans l’après-midi, le président suit les événements de la «Situation Room». A 15h50, il apprend que la dépouille a été identifiée: c’est bien Ben Laden.

Un mystère demeure toutefois. Comment le chef d’Al-Qaida a-t-il pu rester caché aussi longtemps sans être inquiété? Abbottabad, ville de garnison britannique fondée dans les années 1840 par le major James Abbott abritant quelque 120 000 habitants, est un creuset où se mélangent des individus revenant des opérations militaires pakistanaises dans les zones tribales de la vallée de Swat. C’est un haut lieu de l’armée pakistanaise. A proximité de la villa de Ben Laden trône l’Académie militaire. Il y a deux semaines, le chef de l’armée du Pakistan s’y est rendu, affirmant à quel point son pays avait vaincu les terroristes. Incompétence ou complicité d’Islamabad?

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