Benghazi n’a jamais aimé Mouammar Kadhafi. Et le guide dictatorial libyen s’est toujours méfié de la grande ville de l’est d’où sont parties toutes les tentatives de déstabiliser son pouvoir, qu’il a toutes matées. Mais il n’avait jamais affronté un soulèvement populaire. Les flammes de la grande révolte arabe courent maintenant le long de la côte, et elles léchaient dimanche, selon des témoins, des quartiers de Tripoli, la capitale. Toutes les villes de Cyrénaïque sont touchées: Darnah, Al-Baïda, Ajdabia. Misourata, bien plus proche de Tripoli, a aussi connu des troubles.

Mais Benghazi est le cœur de la révolte, une «zone de guerre», disent les habitants quand ils parviennent à communiquer avec l’extérieur par téléphone portable. C’est ce qu’ils disent à Esam Hasi, établi depuis douze ans en Suisse et responsable de l’organisation Human Rights Solidarity. «Un massacre a lieu dans ma ville, l’Europe doit le dénoncer, mais elle ne dit rien! Le peuple a pris le contrôle de larges parties du territoire oriental, et Kadhafi est prêt à tout pour rétablir son pouvoir, même en faisant tirer sur les civils désarmés qui enterrent leurs morts.» Cinquante leaders religieux libyens ont publié un appel demandant d’«arrêter le massacre immédiatement».

Ce qui se passe réellement à Benghazi est invérifiable de l’extérieur. Le pays s’est refermé depuis une semaine, les journalistes sont indésirables. Quand ils seront de nouveau admis, ce sera sous étroite surveillance. C’est ce que fait le guide en temps de crise. On le sait pour l’avoir vécu: parcage en hôtel, arrestation au moindre pas de côté.

Human Rights Watch, qui ne s’exprime jamais sans avoir des preuves, dit qu’au moins 173 personnes ont été tuées depuis le début des troubles, mardi dernier. Des centaines ont été blessées, le plus souvent par balles. Esam Hasi, sur la base d’informations recueillies dans les hôpitaux et auprès de ses connaissances à Benghazi, avance des chiffres bien plus élevés. «Dimanche a été la journée la plus meurtrière. Une nouvelle fusillade a éclaté quand le cortège qui conduisait au cimetière des dizaines de victimes de la veille a passé devant la caserne Al Fadil Bumar, où sont retranchées les forces de sécurité. Elle a été encore plus meurtrière que celle de samedi.»

A Benghazi, la révolte n’a pas commencé par une immolation comme en Tunisie, mais par l’arrestation d’un avocat opposant notoire au régime, Fathi Terbil. Libéré depuis, il est la figure charismatique du mouvement. Depuis jeudi, le scénario semble être toujours le même. L’enterrement des morts est chaque jour le moment de nouveaux affrontements. Les manifestants ne font pas qu’essuyer les tirs. De nombreux bâtiments ont été incendiés, une caserne a peut-être été prise.

Esam Hasi affirme que Mouammar Kadhafi a mobilisé contre les manifestants des mercenaires importés du Tchad et du Nigeria. «A Chahhat (l’ancienne Cyrène), les habitants se sont emparés, dit-il, de plusieurs de ces hommes venus de l’étranger au service du dictateur.» Le guide n’est pas en reste: il accuse des Etats européens – pourtant presque muets (lire ci-contre) – d’encourager la révolte contre son pouvoir, et menace l’UE de suspendre toute coopération pour contrôler les flux de migrants qui passent par la Libye vers la rive nord de la Méditerranée. Il ne parle pas de pétrole, mais la menace est bien sûr implicite.

Quand le feu avait pris en décembre en Tunisie, jusqu’au renversement du président Ben Ali au grand dam de Kadhafi, on devinait qu’une contagion démocratique se préparait, mais aussi que les régimes les plus menacés se prépareraient au choc. Le Libyen n’est pas le plus menacé, et il est préparé, sans concession. Dans les années 1990, il a mis fin à une révolte armée qui a fait des centaines de morts dans l’est. Ensuite, il a renforcé son pouvoir sur l’immense pays peu peuplé en passant un accord avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne: Tripoli renonçait au développement d’une arme nucléaire et à son soutien passé au terrorisme, en échange de garantie sur la pérennité de son pouvoir.

Le pétrole, dont les immenses réserves sous les sables vont à 85% satisfaire les besoins européens, mettait de l’huile dans le mécanisme de l’accord. Mouammar Kadhafi se prépare à réprimer le soulèvement avec moins de crainte et de scrupule qu’il y a quinze ans. Il pense que rien ne peut être entrepris pour le retenir. Un journal fidèle, Al Zahf Al Akhdar, dit aux ­opposants qu’ils doivent se souvenir des lignes rouges à ne pas franchir: «Ceux qui essaieront de les franchir, ou même de s’en approcher, jouent avec le feu et sont suicidaires.»