La fin du libéralisme?

Benjamin Haddad: «Les Européens doivent se réarmer politiquement»

Lâchés par les Etats-Unis, mis sous pression par la Chine et la Russie, comment les Européens peuvent-ils sauvegarder leur modèle de démocratie libérale? Le chercheur Benjamin Haddad les exhorte à sortir de leur angélisme

Le 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin signe la défaite du communisme. Ne reste que le libéralisme triomphant. Trente ans plus tard, celui-ci fait face à une crise existentielle qui se manifeste par les inégalités, les populismes et le défi climatique. Peut-on sauver le libéralisme?

Lire aussi: 

Retrouvez tous les articles et la vidéo de ce dossier

Benjamin Haddad est directeur Europe du think tank Atlantic Council à Washington. L’auteur de Le Paradis perdu. L’Amérique de Trump et la fin des illusions européennes (Ed. Grasset) estime que le retrait américain des affaires du monde dépasse la seule présidence de Donald Trump. Le chercheur exhorte les Européens à «se réarmer politiquement». A l’interne en osant aborder les questions d’identité et d’immigration. Et à l’externe en assumant le rapport de force avec les régimes autoritaires.

Le Temps: L’Europe a longtemps compté sur les Etats-Unis pour définir sa propre place dans le monde. Avec Donald Trump au pouvoir, est-elle désormais plus isolée sur la scène internationale?

Benjamin Haddad: L’Europe est de plus en plus seule face à un concert de grandes puissances. Mais ce qui me frappe, au-delà des outrances de Donald Trump, ce sont les lignes de continuité avec l’administration Obama. Le message américain est clair: les Européens doivent se prendre en charge.

Les Européens auraient donc tort de se réjouir si un démocrate s’installait à la Maison-Blanche en 2021?

Absolument. Donald Trump n’est pas un accident de l’histoire. Au plan intérieur, il a compris la colère d’une partie de la population américaine qui se sent mise à l’écart de la globalisation. Au plan extérieur, l’Amérique s’interroge sur son rôle depuis la fin de la guerre froide, et ces interrogations sont devenues incontournables après le désastre de la guerre d’Irak et la crise financière de 2008. Prenons la décision de Donald Trump de se retirer de Syrie. Quelques jours plus tard, lors du débat pour la primaire démocrate, tous les candidats ont à juste titre condamné l’unilatéralisme et la précipitation de cette décision. Mais aucun n’a dit vouloir renvoyer des troupes au Moyen-Orient. Leur condamnation était purement rhétorique. Obama comme Trump ont traité le conflit syrien par l’évitement, alors qu’il a un impact quasi existentiel pour les Européens: la crise des réfugiés et l’émergence de Daech ont contribué à l’essor des mouvements populistes. Pourtant, notre principale réponse a été de nous tourner vers Washington alors que nous devrions écouter le véritable message des décideurs américains.

Cela signifie-t-il que les Etats-Unis ne croient plus à leur propre exceptionnalisme?

Il y a bien sûr des différences majeures. Si un président démocrate était élu demain, il réintégrerait sans doute l’Accord de Paris, l’accord sur le nucléaire iranien, se montrerait plus favorable au multilatéralisme. Mais il y a bien, chez Obama comme chez Trump, une remise en question de la notion d’exceptionnalisme et de l’idée que les intérêts des Etats-Unis convergent avec ceux du reste du monde. Dans le cas d’Obama, cela débouche sur une forme de retrait limité. Dans le cas de Trump, cela se traduit par le refus de standards plus élevés pour l’Amérique que pour d’autres puissances. Chez tous deux, la remise en cause du leadership américain qui a structuré l’ordre international depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est profonde.

Privés de l’appui américain, les Européens font-ils face à un vrai défi dans leurs rapports avec la Russie ou sont-ils pris par une vague de russophobie?

Il y a un vrai défi. La Russie essaie depuis plusieurs années d’imposer un modèle illibéral, très conservateur sur les questions de mœurs, très autoritaire sur le plan politique, anti-américain et anti-européen, soutenant des mouvements populistes à l’étranger, s’ingérant dans des campagnes politiques grâce au piratage informatique ou à des médias comme Russia Today et Sputnik, ou encore par l’emploi de bots sur les réseaux sociaux. Mais je mettrais un bémol: la Russie n’est pas responsable des maux de nos démocraties. Elle les exploite en repérant les failles dans lesquelles s’engouffrer. Le succès des populistes est lié aux échecs réels que nos élites n’ont pas perçus.

A l’inverse, la Russie se sent-elle menacée par le modèle libéral?

Prenez l’épisode ukrainien: en 2013, Kiev négocie un accord de libre-échange avec l’UE, dont le but est de promouvoir l’Etat de droit et de lutter contre la corruption. Les Européens ratent complètement la dimension politique et stratégique de cet accord. Ils envoient des économistes de bonne volonté qui pensent en termes de points de PIB. Pour les Ukrainiens, c’est au contraire une opportunité de se rapprocher de l’UE. Et pour les dirigeants russes, c’est une menace car, si l’Ukraine parvient à devenir une démocratie stable et prospère comme les pays d’Europe centrale et orientale membres de l’UE, cela mettrait le système russe au pied du mur. C’est pour cela que Moscou organise un conflit gelé.

Lire aussi:  A Hongkong, sur le front de la nouvelle guerre froide

En comparaison de la stratégie russe, comment définir celle de la Chine face à l’Europe?

Longtemps, les Européens n’ont eu qu’une grille de lecture économique de la politique étrangère chinoise. Mais on se rend désormais compte que la Chine poursuit des objectifs politiques: elle cherche des partenaires pour diviser les Européens et affaiblir leur message, par exemple sur les droits de l’homme. Elle a monté le forum 17+1 avec les pays d’Europe centrale et orientale, et on voit aujourd’hui certains de ces pays se démarquer au sein du Conseil européen.

On a l’impression que le degré d’ingérence de la Chine reste plus faible que celui de la Russie en Europe. Est-ce correct?

Oui, car ses outils sont plus sophistiqués. La Chine pense à long terme, promeut des relations économiques plus approfondies, crée des rapports de dépendance plus avancés. Mais Xi Jinping n’est-il pas allé trop vite dans l’affirmation de ses objectifs de politique étrangère? Il pousse en tout cas les Européens à réagir. L’UE veut désormais filtrer les investissements chinois pour protéger ses industries stratégiques comme l’armement, l’énergie, les télécommunications ou les médias.

La crise à Hongkong force-t-elle les Européens à regarder le modèle chinois de plus près?

C’est vrai pour Hongkong, mais aussi pour les musulmans du Xinjiang. On commence à réaliser les limites de ce modèle, son autoritarisme et son opacité. La question de l’usage éventuel de la force à Hongkong sera un test pour savoir quel type de régime la Chine entend promouvoir ces prochaines années.

Face à tous ces défis, vous appelez les libéraux à se «réarmer» politiquement. Qu’est-ce que cela signifie?

Le libéralisme politique est à la source de l’Union européenne: l’autonomie de l’individu, la démocratie, les contre-pouvoirs, le respect des minorités, le soutien au libre-échange. Mais on constate une forme de dépolitisation de la pensée des Européens. L’économie et le droit remplacent la politique, et nous sommes incapables d’appréhender les rapports de force. J’ai été frappé, lors du débat sur le Brexit en 2016, de voir d’un côté le discours de ses partisans, ancré dans des valeurs, une identité, une logique civilisationnelle, et de l’autre le propos très technique des pro-européens. Vous êtes assuré de perdre un débat de cette façon. Il faut donc se réarmer sur le plan intérieur, ne pas avoir peur de parler d’identité et de valeurs. Et sur le plan international, il faut s’unir pour mieux défendre nos intérêts d’une façon plus stratégique.

Lire aussi: Alain Finkielkraut: «L'Europe est une civilisation qui doit être préservée»

Vous savez pourtant bien que, pour beaucoup de libéraux, parler de frontières et d’identité paraît très sulfureux.

Nous n’avons pas le choix. Face au discours xénophobe des populistes, les libéraux doivent proposer un discours alternatif sur l’immigration. On a bien vu, avec la crise migratoire en 2015, que les dirigeants de l’UE ont été incapables d’anticiper l’ampleur de la crise. On avait effacé les frontières intérieures sans mettre en place une politique commune de défense de nos frontières extérieures. Se réarmer politiquement, cela signifie que l’UE doit avoir la capacité de maîtriser ses frontières. Il faut se donner les moyens de gérer ces flux avec humanité, dans un cadre démocratique et en fonction de nos besoins économiques. Car la principale crise de nos démocraties, c’est le sentiment d’impuissance que donnent nos dirigeants. Les libéraux doivent comprendre que ce besoin de reprendre le contrôle est légitime.

Vous écrivez que «c’est en se réconciliant avec l’idée de défendre sa propre civilisation et non des principes abstraits que l’UE peut espérer peser sur la scène internationale». Qu’est-ce que la civilisation européenne pour vous?

Il ne faut pas avoir peur de parler de notre histoire, de notre culture, de notre passé, de la diversité de nos modèles nationaux. L’UE n’est pas une vaste ONG défendant des principes universels et applicables à tous. Elle a son originalité. Prenez la polémique entourant la nomination de Margaritis Schinas, avec son intitulé de «commissaire au mode de vie européen». Il faut bien sûr mettre du contenu derrière cet intitulé, mais rien ne sert d’en avoir peur. Les Américains parlent depuis longtemps de l’«American way of life»!

Quel dirigeant européen incarne aujourd’hui cette démarche que vous appelez de vos vœux?

Emmanuel Macron le fait en développant la notion de souveraineté européenne, d’une Europe qui protège. La future Commission d’Ursula von der Leyen va aussi dans ce sens. Mais on ne pourra pas construire l’Europe contre l’avis de certains. La diversité des 27 pays membres rend le processus de décision long, compliqué, ennuyeux, mais cela nous renforce quand nous nous accordons sur une position commune. Les Français n’ont à ce titre souvent pas fait l’effort intellectuel de comprendre les pays d’Europe centrale et orientale. C’est un rendez-vous historique manqué. Il faudrait montrer plus de respect pour l’expérience de ces Etats, pour la captivité dont ils ont été victimes, pour l’ampleur des crimes du communisme qui a souvent été sous-estimée, voire niée, par une partie de l’intelligentsia française. La vision européenne de la France ne doit pas se forger seule, ni en bilatéral avec Berlin, mais avec compréhension et curiosité face aux autres membres.

Quid d’Angela Merkel?

Angela Merkel a une vision très subtile des équilibres pour construire des coalitions, laisser d’autres Etats prendre l’initiative sur certains sujets. Mais je ne pense pas que l’Allemagne souhaite assumer un rôle plus audacieux de leadership européen.

Et Boris Johnson?

Je trouve qu’il a mené ces négociations avec une vision beaucoup plus claire que Theresa May. Celle-ci a fait preuve de courage, mais il fallait peut-être quelqu’un qui avait soutenu le Brexit pour le faire aboutir. Les Européens ont aussi réussi à préserver leurs intérêts. Au final, j’ai été impressionné par le degré de responsabilité de part et d’autre. Par ailleurs, il y a trois ans, on entendait souvent que les Britanniques pourraient jouer sur les divisions des 27. Mais on a vu chez ces derniers un véritable attachement à leur unité. On constate depuis dans les sondages que le soutien à l’UE augmente dans les pays membres. Cet épisode du Brexit a permis de voir la réaffirmation de l’idée européenne.

Vous concluez votre livre en déclarant que «les libéraux ne doivent pas avoir peur. Ils sont du côté du projet le plus ambitieux de l’histoire moderne.» Les valeurs libérales sont-elles donc plus une force qu’une faiblesse?

J’en suis convaincu. Il faut être fier de notre modèle. L’UE a traversé le demi-siècle le plus prospère et le plus pacifique de son histoire. Nous avons tendance à en être blasés. Bien sûr, il y a aussi une paresse intellectuelle qui se contente de répéter: «l’Europe, c’est la paix». Non, il faut qu’elle soit notre bouclier pour affirmer notre modèle sur la scène internationale. Nous sommes entourés d’acteurs qui ne partagent pas nos valeurs, le gagnant-gagnant n’est pas toujours possible et il faut être capable de se battre. Je crois à la formule d’Antonio Gramsci: «pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté». Je suis un libéral et un Européen convaincu et mon livre est un appel à l’action, à l’engagement.

Lire encore: Libéralisme, le grand doute

 

 

Explorez le contenu du dossier

Publicité