«Nous ne voulons pas être comme Singapour»

Professeur de droit à l’Université de Hongkong, Benny Tai est un des trois fondateurs du mouvement «Occupy central». Il répond aux questions du Temps lors d’un entretien réalisé dimanche au Civic Square, un des lieux de la manifestation.

Le Temps: La mobilisation effraie les milieux d’affaires. Que leur répondez-vous?

Benny Tai: Ils s’inquiètent à tort. Aujourd’hui, Hongkong est une ville internationale et indispensable à la Chine. Shanghai et d’autres disposent peut-être d’excellentes infrastructures, mais elles n’ont pas de système juridique aussi développé et solide, ce qui est déterminant, par exemple, pour les investissements. La démocratie renforcera cette sécurité du droit. Notre mouvement ne va donc pas affaiblir la compétitivité de Hong­kong, au contraire.

– Vous vous battez, mais à la fin, on sait pourtant que Pékin va l’emporter…

– Nous devons essayer de faire passer nos idées! Nous voulons répondre à la question: comment assurer le leadership politique, sa légitimité? Pékin l’a fait par la croissance économique, mais cette dernière faiblit. Ils le font maintenant en usant de plus en plus du nationalisme. Ou encore en encourageant le confucianisme. Nous considérons que la démocratie est l’outil qu’il faut utiliser à Hongkong.

– Beaucoup de Hongkongais jugent qu’il faut accepter le mode d’élection proposé par Pékin, qui constitue une première étape vers la démocratie…

– C’est une erreur de jugement. Car si nous acceptons ces règles, le prochain chef du gouvernement réussira sans doute là où son prédécesseur a échoué en 2003. A savoir changer un article de notre Constitution pour restreindre drastiquement les libertés. Or, c’est un projet de Pékin. Aujourd’hui, ces manifestations nous font risquer une amende de 500 dollars américains, au maximum. Avec le nouvel article, nous encourrons la prison à vie. Le gouvernement de Hongkong ressemblera alors à celui de Singapour. Nous serons peut-être très efficaces, mais sans liberté.

– Quels arguments pourraient inciter le président chinois Xi Jinping à essayer la démocratie ici?

– Pékin affronte de grands problèmes de gouvernance et de modèle de croissance. Il devrait profiter de Hongkong pour faire un essai. D’autant que Hongkong élirait sûrement un chef pro-Pékin; car nous n’avons aucun intérêt à nous couper de la Chine. Cependant, cette personne aurait la légitimité du suffrage universel. Avec le «paquet» actuel, ce suffrage ne voudra rien dire puisque les candidats seront présélectionnés par Pékin, dont la légitimité n’en sortira qu’affaiblie. Si cela se produit, nous organiserons des élections nous-même pour élire un «shadow cabinet», un gouvernement d’opposition, afin de faire pression sur nos dirigeants .