Souvenir personnel. Octobre 2008. Journée de session au parlement européen de Strasbourg. Comme il le fait à chaque fois, le groupe socialiste français convie les correspondants accrédités à rencontrer ses élus autour d’un buffet froid. On s’attend à parler du séisme à Wall Street déclenché par la faillite, un mois plus tôt, de la banque américaine Lehman Brothers.

Surprise. Attablé à côté de son collègue l’économiste Liem Hoang Ngoc (aujourd’hui rallié au candidat de la Gauche radicale Jean-Luc Mélenchon), l’eurodéputé Benoît Hamon passe le repas à parler des querelles internes au Parti socialiste français, dont il est depuis peu porte-parole. Les noms de ses dirigeants fusent. Celui de François Hollande, premier secrétaire du parti en fin de mandat, est cité dans un bruyant soupir. Le Congrès de Reims du PS approche. Le trio frondeur Hamon-Montebourg-Peillon est déjà prêt pour l’abordage…

Profil atypique

L’homme arrivé en tête, dimanche, du second tour de la primaire «citoyenne», n’a jamais été un franc-tireur. «On ne comprend pas Benoît Hamon, et son succès électoral, si l’on ne connaît pas son itinéraire, juge le politologue Pierre Mathiot, ancien patron de Sciences-Po Lille, fin connaisseur des arcanes socialistes. Il connaît les moindres recoins du parti, et toutes les combines pour présenter et faire triompher une motion.»

Lire aussi:  La vague Hamon qui transforme la gauche française

Etonnant rappel. Car à 49 ans, le député des Yvelines arrivé en tête dimanche devant l’ancien premier ministre Manuel Valls, soigne au contraire ces temps-ci son profil atypique. Lui, l’homme d’appareil, s’est reconverti en boîte à idées pour un XXIe siècle social-écologique. Avec un leitmotiv: la décroissance et la disparition de l’emploi salarié seront inévitables. Et cela va sonner le glas du socialisme «industriel».

Convaincu par le revenu de base

Studieux, l’intéressé a fait ses devoirs, annotant les ouvrages de ses nouveaux gourous: le futurologue américain Jeremy Rifkin, théoricien de la fin du travail, et l’économiste belge Philippe Van Parijs, promoteur du revenu universel de base, rejeté en Suisse dans les urnes en juin 2016.

Lire aussi:  Le revenu universel au cœur du duel Hamon-Valls

Son épouse Gabrielle Guallar, cadre supérieur du groupe de luxe LVMH, lui a fait parvenir des notes sur les fractures de la mondialisation et la robotisation à outrance. Son actualité n’est plus socialiste, mais écologique, disruptive, inspirée des think-tanks alternatifs: «C’est un exemple rare d’apparatchik PS qui aime le débat d’idées se souvient un diplomate qui le côtoya. Montebourg est un chef de clan. Peillon une caricature d’intello. Benoît est un chercheur-bosseur.»

Une part de rêve en politique

Cette volonté d’assumer haut et fort une part de rêve en politique est logique. Au PS français, les caciques sont maires de grandes villes, patrons de régions, ou hauts fonctionnaires passés par l’ENA. Pas lui. Ce Finistérien d’origine, qui a grandi au Sénégal où son père travaillait, a gardé la fibre militante.

Lire aussi:  Benoît Hamon, le candidat qui rassure les socialistes

Sa licence d’histoire, obtenue à l’université de Bretagne à la fin des années 80, n’est qu’un paravent à son engagement au sein du syndicat étudiant UNEF, puis chez les Jeunes socialistes. Le jeune Hamon est maître ès élections, phagocytées ou non. Il se met dans la roue de la génération Jospin, puis atterrit au seuil des années 2000 au cabinet ministériel de celle qui le protège encore, la maire de Lille Martine Aubry. Son monde est celui des sections et des fédérations PS. «Sa force est d’être studieux, pas arrogant» poursuit un «aubryste» historique. L’ancien élève formé à l’école catholique ressemble à un jeune prêtre entré en politique.

Les portes du pouvoir

Douze ans plus tard, la victoire de François Hollande lui ouvre les portes du pouvoir. Le voici ministre. Mais l’homme est blessé. Parce qu’il a gardé le contact avec le terrain PS, Hamon comprend vite que les militants socialistes ont soif d’un autre monde. Il voit bien, par ailleurs, comment le président de la République oublie ses engagements, rattrapé par la réalité. Le choc est programmé. En 2014, le limogeage du dissident Arnaud Montebourg ouvre une brèche dans laquelle s’engouffre ce père de deux jeunes enfants, démissionnant de son prestigieux ministère de l’Education nationale.

Direction les Etats Unis, pour y rencontrer le sénateur Bernie Sanders. Session accélérée en médias sociaux. Eloge de la rupture, cultivée auprès des élites issues de l’immigration dans sa circonscription législative de Trappes, ville de banlieue où grandirent le comique Jamel Debbouze, l’acteur noir Omar Sy et le footballeur Nicolas Anelka. Son directeur de cabinet, Ali Rabeh, est musulman.

Une bulle politique

La reconnaissance de la Palestine est un de ses combats les plus chers. Il balaie les accusations «d’islamo-gauchisme». Le nouveau Benoît Hamon, qui a voté non au projet de constitution européenne de 2005, se dit fédéraliste et internationaliste. Pas trotskiste comme ses aînés Jospin ou Moscovici. Mais solidaire: «Il est l’un des rares eurodéputés PS que j’aurais aimé débaucher», souriait devant nous, fin 2016, le vétéran des Verts Daniel Cohn-Bendit.

Lire également l'interview de Pierre Gattaz:  «La France est une Formule 1 avec un moteur bridé»

Benoît Hamon est une bulle politique. Dans l’entourage du patron des patrons français Pierre Gattaz, le seul refrain le concernant est: «Il n’a jamais travaillé dans une vraie entreprise. Sa culture est celle de l’assistanat, incarnée par sa proposition de revenu de base pour tous. Quel entrepreneur pourra-t-il convaincre?». Voire. Car cette bulle-là se nourrit de la base militante, du ras-le-bol des «grands élus», des questionnements légitimes nourris par le chômage de masse, et d’une profonde envie de bousculer le système. Une bulle nommée France, où l’envie irréaliste d’un autre monde fera toujours recette à gauche.


Profil

1967: En juin, naissance dans le Finistère (Bretagne). Père ingénieur des Arsenaux maritimes. Mère enseignante.

1993: Premier président des Jeunes socialistes.

1998: Conseiller politique de Martine Aubry, Ministre de l’emploi dans le gouvernement Jospin.

2003: Création, avec Arnaud Montebourg et Vincent Peillon du courant Nouveau Parti socialiste.

2004: Elu député européen (Battu en 2009).

2012: Elu député de Trappes (Yvelines).

2012: en mai, ministre de l’économie sociale et solidaire, promu en avril 2014 à l’Education.

2014: En août, démission ministérielle en solidarité avec Arnaud Montebourg.

2016: En septembre, rend visite à Bernie Sanders aux Etats Unis.

2017: Le 29 janvier, remporte la primaire «citoyenne» face à Manuel Valls