Netanyahou s’attaque aux intellectuels

Israël Le premier ministre s’en prend à un prix réputé pour plaire aux hyper-nationalistes

Sur instruction écrite du procureur général de l’Etat hébreu Yehouda Weinstein, Benyamin Netanyahou a annulé vendredi sa décision de limoger trois membres du jury du Prix Israël que son entourage présentait comme des «gauchistes» et des «anti-sionistes». Un camouflet pour le chef de file du Likoud, qui espérait grâce à ce geste spectaculaire faire revenir dans le giron de son parti les électeurs nationalistes tentés par des listes plus radicales à l’occasion des législatives anticipées du 17 mars prochain.

Considéré comme l’équivalent du Prix Nobel dans l’Etat hébreu, le Prix Israël récompense chaque année des écrivains, des cinéastes mais également des chercheurs et des scientifiques de renom. La cérémonie se déroule le soir du Yom Haatsmaout (la fête de l’indépendance) et est retransmise en direct par toutes les radios-télévisions en présence des plus hautes autorités de l’Etat. C’est une soirée convenue, ronflante et peu suivie, mais qui passe pour l’un des événements majeurs de la vie de l’Etat hébreu.

Or, cette année, elle risque de ne pas avoir lieu pour la première fois depuis 1950. Car dans la foulée du triple limogeage décrété par Netanyahou, la plupart des autres membres du jury ont démissionné. En outre, une quinzaine de candidats sérieux à l’attribution de la récompense se sont retirés. Parmi eux, l’écrivain David Grossman, une figure de proue du camp de la paix.

Une manœuvre de diversion

«Mon retrait est une réponse à la campagne de dénigrement lancée par le premier ministre contre les meilleurs intellectuels de ce pays, a-t-il déclaré au quotidien Yediot Aharonot. Les basses manœuvres électorales de Netanyahou portent atteinte aux relations traditionnelles entre le monde intellectuel et celui de la politique.»

De leur côté, les chroniqueurs israéliens ne prennent pas non plus de gants pour dénoncer le comportement du chef du gouvernement. «Cette farce est tragiquement significative de ce qui se passe durant cette campagne électorale, explique Yoav Krakowsky, chef du service politique de Kol Israël (la radio publique). Car depuis un mois, le Likoud, au pouvoir depuis 2008, met tout en œuvre pour que l’on oublie son bilan. Et pour que l’on ne discute jamais des sujets importants tels que l’avenir du processus de paix avec les Palestiniens, l’isolement international d’Israël, la paupérisation de la classe moyenne, le coût exorbitant du logement, les fermetures d’entreprises, le manque de perspectives pour les jeunes, etc.»

Et de poursuivre: «Le Likoud est fort. Grâce à ses conseillers en communication américains, il amuse la galerie en multipliant les «spin» qui mobilisent l’attention des médias et de l’opinion. C’est dans ce cadre que Netanyahou s’obstine à vouloir discourir sur la question du nucléaire iranien le 3 mars prochain à Washington, qu’il lance des attaques virulentes contre les journalistes qui ne sont pas aux ordres et qu’il a, au début de la semaine, déclenché cette affaire du Prix Israël. Grâce à cette stratégie agressive, il occupe le terrain puisque l’on cite son nom sur les radios-télévisions plusieurs centaines de fois par jour mais sans jamais rien dévoiler de son programme ni de ses intentions futures.»

Une stratégie payante

Pour l’heure, ce populisme semble payant. A cinq semaines du scrutin, les sondages montrent en effet qu’en nombre de sièges à la Knesset, le Likoud, qui était en forte baisse, a commencé à résorber son retard. Plusieurs enquêtes affirment même qu’il fait jeu égal, voire dépasse d’un ou deux sièges, le Camp sioniste, une coalition composée du Parti travailliste ainsi que de centristes regroupés autour de l’ex-ministre Tzipi Livni.

Certes, tout peut encore évoluer d’ici au 17 mars. Mais les commentateurs politiques ne s’attendent pas à ce que le Likoud change de ligne. «Plus la campagne de ce parti vole bas et plus sa liste gagne du terrain», explique le journaliste Amit Segal. L’avenir nous réserve sans doute d’autres affaires semblables à celle du Prix Israël.