Dans les allées du pouvoir (3/5)

Le Berlaymont, où s’échoue l’idéal européen

A Bruxelles, capitale de facto de l’Union européenne, le grand vaisseau concentre fantasmes et pouvoirs. Ses entrailles en disent long sur le projet communautaire

Cette semaine, «Le Temps» part à la découverte de ces lieux de pouvoir emblématiques où sont prises les grandes décisions d'aujourd'hui.

Episodes précédents:

La Commission européenne s’y est installée en 1967, et c’est un centre de pouvoir majeur de l’Union européenne, avec le Conseil européen, en face, et le Parlement, à 500 mètres. En forme de croix irrégulière, chaque aile reposant sur des poutres jaillissant d’un noyau central qui est le seul à toucher le sol, sa structure inspirée des ponts suspendus en fait un bâtiment bien plus complexe et original que ce que laissent croire ses étages supérieurs. Tête pensante de l’Europe à Bruxelles, c’est probablement le bâtiment le plus photographié de la ville, qui veille au destin commun de 512 millions de citoyens.

Pour autant, faites le test autour de vous. Qui est capable de nommer le Berlaymont? Sa silhouette est à peine plus connue, alors qu’elle sert de toile de fond à des milliers de reportages télévisés tous les ans. Une immense banderole bleue frappée des 12 étoiles a été drapée sur un pignon pour informer le passant: c’est là que travaille la Commission, «l’exécutif» de l’Union. L’adresse internet de la Commission y figure aussi. Bel aveu qu’il y a un vrai travail de communication à faire.

«La fin du Berlaymont est proche»

Quand il était correspondant à Bruxelles pour le Daily Telegraph, de 1989 à 1994, Boris Johnson avait prédit la destruction du Berlaymont, au plus grand plaisir de ses lecteurs, eurosceptiques avant l’heure. En 1991, la Commission avait en effet dû précipitamment évacuer les lieux, bourrés d’amiante. Le Berlaymont a été construit peu après l’incendie du grand magasin l’Innovation (les Inno actuels), plus de 250 morts en pleine ville, un gigantesque traumatisme.

Le bâtiment a donc consciencieusement été doublé d’amiante, avant qu’on découvre que le matériau qui protégeait du feu était hautement cancérigène. Le chantier a duré treize ans, son budget a été plusieurs fois dépassé. Mais l’Etat belge (à l’époque propriétaire des lieux) a payé la facture, et la Commission est revenue, un bail emphytéotique à 99 ans avec option d’achat en poche.

Le nouveau Berlaymont est aligné sur les dernières normes environnementales. Plus écolo, il éclaire mieux et consomme moins, avec ses 16 étages recouverts d’une peau métallique intelligente qui réagit aux excès du climat. La lumière qui le baigne est aussi douce que la température, alors que dehors le soleil cogne: l’eau, la lumière, la chaleur, tout est réutilisé. L’isolation thermique et les dimensions hors normes des espaces rendent l’ensemble étonnamment peu bruyant, au vu des centaines de visiteurs et d’employés qui s’y croisent.

Les abords aussi ont été retravaillés, avec sur l’esplanade des bancs arrondis en bois chaleureux, des arbustes taillés, une piazza, des entrées ultra-sécurisées mais mieux signalées, un garage à vélos, et bien sûr 28 hampes faisant fièrement flotter 28 drapeaux. Examiné sans a priori, le grand vaisseau a beaucoup d’allure. Mais hors Bruxelles, le bâtiment reste mal connu. Qui sait si l’identité européenne ne serait pas plus affirmée aujourd’hui si elle avait eu une traduction dans la pierre plus convaincante et assumée?

Une architecture bureaucratique

Rendons-lui justice, les autres bâtiments de l’UE ne sont pas très populaires non plus. Outre les dizaines de bâtiments occupés par les directions générales éparpillées dans le quartier, et en omettant le Parlement européen, dans le parc Léopold, quelques centaines de mètres plus loin, les plus imposants sont le Charlemagne, l’historique siège du Conseil européen; le Lex, où sont rassemblés les services de traduction, et le Juste Lipse, tellement typique des immeubles de bureaux des années 1990, hélas: en dehors des Bruxellois, seuls les fonctionnaires européens, les lobbyistes et les journalistes identifient immédiatement ces lieux sans charme, et les associent au pouvoir qu’ils abritent.

L’architecture politique complexe de la construction européenne est remarquablement dupliquée dans le quartier européen, pas très lisible et qui ne suscite ni souffle ni enthousiasme. Succession de bâtiments anonymes et bunkerisés dans des rues congestionnées la journée et désertées le soir et le week-end: «C’est un vrai salmigondis. Trop de bétonnage, trop d’embouteillages. Je reproche surtout le manque d’anticipation. Nous sommes les indigènes qui subissons», proteste Daniel Taton, un publicitaire installé dans le quartier depuis 1982, qui a vécu aux premières loges les 100 chantiers du quartier, et qui anime le site Euroquartier.eu.

Seul le dernier-né de la galaxie, le bâtiment Europa, trouve grâce à ses yeux, avec sa façade composée de châssis de fenêtre en bois récupérés dans toute l’Europe, qui laisse apparaître le soir une lanterne géante à l’intérieur. La transparence s’arrête cependant là: le bâtiment reste opaque, vu de l’extérieur… C’est là que depuis 2017 se réunissent les chefs d’Etat et des gouvernements des Vingt-Huit. Juste en face du Berlaymont. Deux regards en chiens de faïence, avec la rue de la Loi et ses quatre voies surchargées pour les départager. On peut difficilement faire plus fort comme symbole.

L’Union locataire

Et dire qu’il y avait un grand jardin ici! Les Dames de Berlaymont, des religieuses, y avaient installé leur école pour filles en 1864, quittant le centre de Bruxelles pour ses faubourgs… «C’est un peu le hasard qui a écrit l’histoire du quartier», raconte le philosophe et économiste Philippe Van Parijs. L’inventeur du Revenu universel habite à quelques centaines de mètres du Berlaymont dans la partie bourgeoise du quartier qui a résisté à la «bruxellisation», ce blanc-seing donné aux promoteurs privés pour qu’ils répondent aux besoins du marché sans trop s’embarrasser de considérations patrimoniales ou architecturales, et devenu synonyme de désastre architectural. Van Parijs porte depuis une bonne dizaine d’années le désir des riverains d’un quartier plus mixte et moins bétonné. C’est lui qui a signé les textes de la fresque consacrée au quartier dans la station multimodale Robert Schuman, métro et train, qui dessert directement l’aéroport.

«En 1958, les six membres fondateurs ne purent se mettre d’accord sur le siège de la toute nouvelle Communauté économique européenne. L’ordre alphabétique faisait de la Belgique le premier pays à assurer la présidence du Conseil. C’est donc elle qui s’est occupée de trouver des bureaux aux premiers fonctionnaires européens.» Pour être sûr de pouvoir réutiliser les locaux si la situation évoluait, le gouvernement belge décide de les installer non loin du centre politique de la ville, près de la rue de la Loi. Dans l’urgence, il loue un premier immeuble à la Royale belge, la compagnie d’assurances qui deviendra plus tard Axa – on le sait peu, mais encore aujourd’hui, la Commission loue nombre de ses locaux, ce qui explique qu’elle n’a pas toujours le dernier mot quant à l’esthétique de ses bâtiments.

Aimant à lobbys

A la fin de 1958, le choix d’un siège définitif paraît encore lointain, et le gouvernement belge achète donc le grand jardin des religieuses du Berlaymont pour y construire ce qui est toujours le siège de la Commission européenne. Le quartier s’est ensuite construit cahin-caha, sans plan d’ensemble, sans vision urbaine, en fonction de cet arrimage initial – ou plutôt il s’est déconstruit, puisque d’innombrables maisons de la fin du XIXe et d’immeubles de logement ont été détruits pour faire de la place aux nouvelles institutions, et à ceux qui les fréquentent.

«J’ai été étonné de découvrir que les immeubles qu’occupe l’UE ne sont absolument pas influencés par elle, l’Union n’a pas son mot à dire sur leur esthétique. Tout est décidé et construit par le gouvernement belge.» Ces mots amers de l’architecte néerlandais Rem Koolhaas ont créé pas mal d’émotion en 2003. Le marché a suppléé aux incertitudes politiques. Mais qui aurait anticipé en 1957 que l’Europe passerait un jour de six à 28 membres?

Signe de la spécialisation du quartier: Daniel Taton estime à 2000 le nombre de «lobbys» qui travaillent dans un rayon de 1000 mètres du Berlaymont, qu’il s’agisse d’entités publiques comme les régions ou les ambassades, de bureaux d’études ou de groupements industriels qui veulent promouvoir les vins du Languedoc, le diesel ou le tabac. Ils seraient 250 sur le seul rond-point Schuman.

Deux mille-feuilles administratifs

Deux décisions vont ramener les citoyens au cœur du jeu. En 1997, à Amsterdam, les Etats membres confirment, enfin, le siège de la Commission européenne, et en 2001, ils décident que les sommets européens auront tous lieu à Bruxelles (jusqu’en 2004, ils se sont tenus dans le pays assumant la présidence tournante). La ville se trouvant confortée de facto, de nouveaux projets peuvent être lancés. En n’oubliant pas que le mille-feuille bruxellois vaut largement le mille-feuille européen, les pouvoirs en matière d’urbanisme étant distribués entre la ville, la région de Bruxelles-Capitale et l’Etat fédéral. Mais tous les acteurs partagent le constat qu’il faut désormais construire plus durable, plus beau, et plus proche des citoyens.

Le Conseil européen a fait date en commanditant le bâtiment Europa, l’œuvre spectaculaire et inattendue de Philippe Samyn et Partners qui jouxte le Résidence palace (construit par le Suisse Michel Polak), le complexe résidentiel Art déco où est installé le Centre international de presse. Craignant toujours d’être accusée de luxe et de dépenses inconsidérées, la Commission a toujours privilégié sobriété et fonctionnalité, et les impératifs de sécurité ont rajouté leur lot de contraintes. Mais à son tour, et pour la première fois, la Commission a lancé un concours d’architecture international pour reconstruire ses bâtiments de la Direction générale Agriculture, un peu plus loin rue de la Loi, des bureaux de 175 000 mètres qui dataient de 1986. Avec une petite révolution dans le cahier des charges du projet Loi 130: des boutiques, deux crèches (pour 5000 personnes…), un centre d’accueil pour les visiteurs, un accès direct au métro: le bâtiment sera ouvert sur la ville.

Economies d’échelle

«Le Quartier européen est le plus important des pôles de la Commission et nous essayons donc d’y regrouper un maximum de notre personnel. De cette façon, la Commission bénéficie d’économies d’échelle et offre la possibilité au personnel d’utiliser les modes de transport doux (70% du personnel vient à pied, vélo ou prend les transports en commun)», explique une porte-parole. On saura d’ici à la fin juillet quel projet l’emportera.

«Il n’y avait pas de vision urbaine d’ensemble pour le quartier européen. Cela a changé. La Région a ainsi nommé un délégué du gouvernement en charge chargé du dialogue avec les institutions européennes dont la Commission.» A la tête de Perspective, opérateur public responsable notamment de la planification territoriale depuis 2016, et qui est aussi un centre d’expertise, Tom Sanders veut croire qu’une nouvelle dynamique est enclenchée. «On veut ramener de l’attractivité, des logements, de la praticité. Rationnaliser l’emprise des institutions européennes dans le quartier européen». Comprendre: l’emprise de l’UE est excessive sur la rue de la Loi. Pour lui, «l’identité de l’UE affecte l’identité bruxelloise. Les autorités ont toujours vu ce que leur apportait l’Europe. Mais désormais, il faut aussi se poser la question de la qualité de vie des riverains.»

C’est aussi le changement d'ère qui a isolé les Bruxellois du centre de l’Europe. Un immense verrouillage a suivi les attentats de 2001, à coups de badges, de Securitas, de portiques et de rues fermées. Les entrées au Berlaymont étaient bien plus libres sous la présidence Delors. Une époque révolue.


La place Robert-Schuman, rond-point de la colère

C’est sur la place Robert-Schuman que s’échouent toutes les colères des grévistes, des manifestants, des militants du climat, au bout de la rue de la Loi, cet axe historique bruxellois qui en son début sépare le quartier du palais royal de celui du parlement, et qui aboutit au pied du Berlaymont. Dans le prolongement, le parc du Cinquantenaire offre une fraîcheur et un peu de verdure bienvenue, dans un environnement principalement composé de béton, de verre et d’acier. Et sous la chaussée, des milliers de voitures bondissent du tunnel en provenance de l’autoroute de Liège pour s’enfoncer dans l’hypercentre de Bruxelles.

Un lieu central donc, qui relie la vieille ville, le quartier européen et l’aéroport par la route, le métro et le train. Mais un rond-point bien mal en point, sec, poussiéreux, bruyant, presque hostile. «Le rond-point Schuman est l’exemple même de ce que Bruxelles ne doit plus être, a même reconnu Pascal Smet, le ministre bruxellois de la Mobilité. C’est moche aujourd’hui. Ce qui devrait être la place la plus emblématique de l’Europe, qui est déjà l’un des endroits les plus filmés dans le monde, n’est malheureusement pas un site où les touristes aimeraient faire un détour.»

«L’Europe mérite mieux!»

Depuis plus de douze ans, il est question de le «rendre» aux habitants en piétonisant toute la zone. Avec son association «Schuman Square», Marion Wolfers ambitionne d’en faire un endroit plus convivial et ouvert aux riverains comme aux fonctionnaires européens, pour favoriser le dialogue. «L’Europe doit mieux se présenter, elle mérite mieux!» Pour cette Bruxelloise qui a travaillé pendant des années pour les entreprises vini-viticoles dans le quartier, il faut que l’espace soit ouvert, pour laisser place à l’expression libre de chacun. Le projet de réaménagement tel que prévu, avec un centre d'accueil et une grande coupole, semble accumuler les contraintes ce qui risque d’éloigner et non de rapprocher. Elle préfèrerait conserver une certaine souplesse pour accueillir des événements: d’ailleurs elle organise une (nouvelle) semaine sportive dans le square Schuman, à la rentrée. «Que l’Europe soit une fête!»

Les autorités bruxelloises aimeraient changer le plan de circulation automobile autour du rond-point pour permettre de créer un axe piétonnier qui favoriserait la vie de quartier. Il avait été question de créer un tunnel qui permettrait de dévier en amont la circulation en provenance de l'autoroute, qui aujourd'hui se déverse directement rue de la Loi; mais le durcissement des conditions de sécurité à respecter, consécutif à l’accident de bus scolaire à Sierre (VS) en 2012, et la configuration particulière du sous-sol déjà occupé par une gare et une station de métro ont rendu caduc ce projet.

Le philosophe historien Philippe van Parijs qui milite lui aussi pour que l’Europe s’intègre mieux à la ville se réjouit que, pour la première fois, des bâtiments officiels se soient ouverts à la vie de quartier: au rez-de-chaussée du Service de l’action extérieure, sur le rond-point, on trouve un café, une brasserie, une supérette. L’air de rien, le pouvoir citoyen retrouve des couleurs.


En chiffres

La Commission européenne gère 61 bâtiments à Bruxelles (soit environ 1 million de mètres carrés), dont 51 de bureaux (les autres bâtiments hébergeant par exemple le centre de conférence ou des services logistiques comme le courrier ou l’imprimerie). Le Berlaymont, 242 000 mètres carrés, 55 mètres de haut, se compose de 16 étages (dont trois techniques), 6 jardins intérieurs, 45 ascenseurs, 12 escalators. La cantine fournit plus de 2000 repas par jour, et peut accueillir 740 personnes à la fois. Au sous-sol se trouve la salle de presse qui peut accueillir 300 journalistes, un sauna, des parkings prévus pour plus de 1200 voitures.

Plus de 2000 fonctionnaires y travaillent, le 13e étage étant entièrement réservé au président de la Commission – qui devrait bientôt être une présidente, la ministre de la Défense allemande, Ursula von der Leyen. Elle profitera de 12 fenêtres et d’une vue imprenable sur le quartier européen. Le 13e étage dispose aussi d’une grande salle de réunion avec un bureau ovale (!), d’une salle de réception, de plusieurs salles à manger.

Entre la Commission, le Conseil et le Parlement, l’UE a généré l’un des plus importants parcs immobiliers du monde, avec des bâtiments de bureaux parmi les plus grands. En dehors des Portes ouvertes organisées à l’occasion du Jour de l’Europe, le 9 mai, le Berlaymont se visite en groupe uniquement, et il faut s’inscrire au moins dix semaines à l’avance.

Sur l’ensemble de l’Union, la Commission emploie environ 33 000 personnes (dont 22 000 ont le statut de fonctionnaire), pour un coût de 85 centimes d’euro par jour et par citoyen. L’ensemble des institutions de l’UE (Commission, Parlement, Conseil, et agences) emploie un peu moins de 60 000 personnes. C’est cinq fois moins que Nestlé.


Prochain épisode: L’Elysée ou le mythe de la caverne

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