Des communes allemandes se sont vu reprocher des méthodes nazies lorsqu’elles ont refusé au printemps que des responsables turcs tiennent des meetings électoraux avant le référendum organisé par Ankara. Berlin s’est vu accusé plus ou moins directement de soutenir des terroristes en accordant l’asile à des généraux turcs qui ont fui leur pays après la tentative de putsch d’il y a un an. Ankara monte régulièrement au créneau pour dénoncer le manque de fermeté de Berlin contre le PKK, le mouvement kurde, qui a des soutiens en Allemagne. Et la résolution l’an dernier du parlement allemand condamnant le génocide arménien avait provoqué la colère de la Turquie. Jeudi, Ankara a vivement dénoncé la «grande irresponsabilité politique» de Berlin, qui avait annoncé en fin de matinée un renforcement de ses mises en garde pour les voyages à destination de la Turquie après l’incarcération d’un Allemand à Istanbul.

Ankara, outre des déclarations souvent fermes, voire plus, a en effet pris récemment des mesures de rétorsion contre l’Allemagne, sans les présenter comme telles. La détention depuis cinq mois du correspondant du quotidien conservateur Die Welt en est un exemple comme celle, depuis quelques jours, d’un militant allemand des droits de l’homme arrêté avec des collègues turcs à Istanbul. Les informations de la presse allemande selon lesquelles le président turc aurait proposé à Berlin un échange entre le correspondant de Die Welt et des généraux turcs réfugiés en Allemagne confirmeraient la thèse d’une «prise d’otage» par Ankara. Des visites de députés allemands sur la base militaire d'Incirlik, d’où des avions de reconnaissance Tornado participent à la coalition contre Daech, ont momentanément été rejetées par la Turquie.

Le passif est donc lourd dans les relations bilatérales germano-turques. Après des mois de patience et de réactions mesurées, Berlin finit par hausser le ton. L’Allemagne a longtemps espéré que la Turquie calme le jeu, se refusant à une escalade verbale. Il importait aussi de ne pas froisser Ankara, qui menaçait de remettre en cause l’accord conclu avec l’Union européenne sur l’accueil des réfugiés arrivés sur les îles grecques, un accord voulu par Berlin. Pas question à l’approche des élections de risquer une nouvelle arrivée massive de réfugiés comme il y a deux ans. Visiblement, ce risque est jugé aujourd’hui moins important.

Le ministre des Affaires étrangères allemand a interrompu ses vacances et fait une déclaration hier, en accord avec Angela Merkel. Sigmar Gabriel a dénoncé les atteintes aux droits de l’homme et à la liberté de la presse en Turquie, estimant qu’Ankara tournait le dos aux valeurs européennes. Le ministre a aussi dénoncé des accusations «absurdes» de terrorisme contre des ressortissants allemands. «Nous devons revoir notre position, être plus clair que dans le passé pour qu’Ankara comprenne que sa politique ne sera pas sans conséquences», a déclaré Sigmar Gabriel. Ankara a répliqué immédiatement, estimant que Berlin faisait preuve «d’un grand manque de responsabilité au lieu de se comporter de manière rationnelle».

Berlin veut frapper la Turquie là où cela fait mal, à savoir financièrement. Les garanties publiques pour des investisseurs allemands sont sur la sellette. Les milieux économiques ont immédiatement réagi. La Fédération allemande des entreprises exportatrices craint des conséquences négatives pour ses membres. L’Allemagne veut évoquer avec ses partenaires européens les aides accordées à Ankara dans le cadre des négociations sur le processus d’adhésion. Une menace difficile à mettre en œuvre car elle implique de se mettre d’accord avec 27 autres pays.

Plus efficace est sans nul doute le durcissement des recommandations du ministère des Affaires étrangères pour les Allemands se rendant en Turquie. Sigmar Gabriel a souligné que tout Allemand encourait le risque d’une procédure arbitraire. Son ministère demande à ses ressortissants d’être particulièrement prudents et de signaler par exemple leur présence aux consulats allemands en Turquie. Sans être aussi radicale que les conseils valant pour des pays comme l’Afghanistan, ces recommandations pourraient toutefois inciter certains Allemands à revoir leurs projets de vacances, alors qu’ils constituent traditionnellement un groupe important parmi les touristes, même si leur nombre a baissé depuis deux ans.