Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’ouvre. Alors qu’approchent les commémorations de cet événement qui a transformé le monde, «Le Temps» s’est rendu dans la capitale allemande, sur les traces de cette frontière qui fascine aujourd’hui des millions de touristes

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Helena Gand, 31 ans, est trop jeune pour se souvenir du Mur. Mais elle a décidé d’y consacrer le début de sa carrière d’historienne. La doctorante au grand sourire et au regard vif nous guide dans les coulisses de Checkpoint Charlie, ancien point de passage entre les secteurs américain et soviétique de Berlin, devenu à la fois l’un des lieux les plus touristiques et les plus contestés de la ville. Elle se déplace avec légèreté dans ce carrefour encombré aux effluves de saucisses grillées et de gaz d’échappement, qu’elle connaît dans les moindres détails: la jeune femme l’a étudié pour le compte de la Fondation du mur de Berlin.

A l’endroit du fameux poste-frontière américain se trouve aujourd’hui, posée au milieu de la route, une petite baraque «US army checkpoint», avec un tas de sable devant. Des adolescents hilares se prennent en photo devant des GI complices, en échange d’une poignée d’euros. Un bus touristique à impériale passe en vrombissant dans un nuage de gaz.

«Ici, tout est faux», soupire Helena Gand. Les soldats sont des apprentis acteurs, employés par une société qui s’est spécialisée dans le divertissement touristique. Leur baraque, une copie. Même l’enseigne en plusieurs langues «Vous entrez dans le secteur américain», n’est pas d’origine. Pourtant, chaque année, la place attire environ 3,5 millions de touristes.

Une partie d’entre eux s’engouffrent dans la «Haus am Checkpoint Charlie» juste à côté. L’endroit, consacré aux récits parfois spectaculaires d’évasions de RDA, fait aussi partie de l’histoire: il a été ouvert peu après la construction du Mur, en octobre 1962, par un militant anticommuniste. Il servait alors de point de ralliement aux réfugiés politiques qui venaient de débarquer à l’Ouest. Même s’il a vieilli, il continue d’attirer chaque année 850 000 visiteurs. Les Berlinois, eux, passent comme chat sur braise dans ce quartier qu’ils appellent le «Disneyland du Mur».

Il faut slalomer entre les terrasses de fast-foods, les joueurs de bonneteau et les vendeurs de copies d’uniformes de l’armée soviétique ou de reliques du Mur, pour atteindre un espace vide. Là, on voit se dresser une façade antifeu, sans fenêtre. Une image devenue emblématique de la capitale allemande plusieurs fois meurtrie.

La parcelle en friche au pied de l’immeuble aveugle est désormais la seule trace authentique de la séparation. Là, un jour d’octobre 1961, la guerre froide a atteint l’un de ses points d’orgue, lorsque les chars soviétiques et américains se sont fait face pendant seize heures. Depuis, l’endroit reste gravé dans l’imaginaire collectif comme celui où la troisième guerre mondiale aurait pu se déclencher.

Tragique escapade

Helena Gand nous emmène à l’écart de l’effervescence touristique, au numéro 56 de la Zimmerstrasse, où passait le Mur. La jeune femme travaille dans cet immeuble aux façades blanches éblouissantes, pour le collège berlinois sur la guerre froide (Berliner Kolleg Kalter Krieg). En 1962, à la même adresse habitait Rudolf Müller, protagoniste d’une tragique énigme.

A la construction du Mur, cet ancien policier de la RDA passé à l’Ouest se retrouve séparé de sa femme et de ses trois enfants, restés à l’Est. Il se met à creuser un tunnel depuis chez lui et, après des semaines et 22 mètres d’efforts, aidé de ses amis, il parviendra à rejoindre sa famille. Mais lorsqu’ils s’apprêtent à fuir tous ensemble, ils sont interpellés par le soldat est-allemand Reinhold Huhn. Rudolf Müller force le passage, des coups de feu sont échangés, le policier sera tué de deux balles, dans le dos et la poitrine. La RDA en fera un martyr. Quant à Rudolf Müller, il sera finalement reconnu coupable d’homicide en 1999 à l’issue d’un procès inhabituel, dans lequel un Allemand, pour la première fois, se retrouvait sur le banc des accusés pour avoir tiré sur un gardien de la frontière.

Helena Gand a rencontré Rudolf Müller, âgé aujourd’hui de 88 ans. «Il n’a jamais su si son tir a causé la mort du policier. Il ne s’est toujours pas remis de cette histoire», raconte-t-elle. Mais l’homme, au soir de sa vie, reçoit encore des lettres d’insultes et des menaces. Pour la jeune historienne, cette anecdote montre à quel point l’histoire de la division Est-Ouest, en Allemagne, reste chargée d’émotion. «C’est normal, il faut du temps pour aborder les faits de manière plus objective.» Ce sera donc à sa génération, estime-t-elle, de faire ce travail. Et elle n’est pas au bout de ses peines. «Au début, la chute du Mur a été résumée un peu vite à la victoire d’une révolution pacifique contre la violence du totalitarisme. On a pensé que l’Ouest pourrait absorber l’Est dans une seule identité allemande. Ce n’est pas si simple.»

Pour Helena Gand, les témoignages comme celui de Rudolf Müller apportent les nuances de gris indispensables à la compréhension du passé. «Les problèmes auxquels l’Allemagne est confrontée aujourd’hui viennent aussi du fait que nous n’avons pas encore achevé notre travail de mémoire sur la division. Après le 9 novembre 1989, les Berlinois ont voulu enterrer le passé le plus vite possible. Beaucoup d’histoires n’ont pas encore été racontées.»

Checkpoint Charlie, à ses yeux, est emblématique de cet échec historique. Une fois les remparts de béton armé broyés et les barbelés jetés aux orties, le terrain a été vendu à des promoteurs américains. La ville pensait pouvoir cicatriser ses blessures en laissant construire des tours modernes dans les trous béants laissés par l’ancienne ligne de démarcation. Mais les investisseurs ont fait faillite sans achever leurs projets, laissant quelques espaces vides derrière eux. Depuis, le carrefour continue à exercer son étrange pouvoir de fascination, ramenant inlassablement les Berlinois à leur passé. «Les gens viennent du monde entier à cet endroit sur les traces du Mur. Mais rien n’est fait pour les accompagner, alors on assiste à une vaste commercialisation de l’histoire, résumée à des mythes, des gadgets et des symboles», regrette Helena Gand.

Deux visions pour un quartier

La ville entend remédier à cette lacune avec un musée sur la guerre froide. Depuis 2012, un pavillon temporaire, Black Box Cold War, a été installé sur la place, pour en donner un avant-goût. Dans l’esprit des historiens derrière ce projet, c’est la clé de voûte du travail de mémoire, à Berlin. Ce lieu devra aborder la séparation de l’Allemagne en la replaçant dans le contexte international. Il sera question des mécanismes de propagande à l’œuvre durant un demi-siècle d’affrontement américano-soviétique, mais aussi de Cuba, des deux Corées. La majorité de la classe politique ainsi que le gouvernement allemand soutiennent cette idée. Or sa concrétisation, elle, se heurte aux incertitudes sur l’avenir du quartier. Car, sur ces parcelles où s’affrontaient les chars, deux visions urbanistiques s’opposent.

Cet espace est convoité par un investisseur israélien, Trockland, qui a racheté la charge foncière du terrain. Il le destine à un vaste complexe comprenant des bureaux, des centres commerciaux, des appartements de standing et un hôtel Hard Rock avec spa. Il avait convenu avec le Sénat de Berlin d’accorder 3000 mètres carrés au musée de la guerre froide, pour lequel la ville aurait payé un loyer mensuel de 25 euros par mètres carrés. Sur son site, l’entreprise promet de faire de cette zone «un symbole de l’unité et de la liberté allemandes».

Mais depuis que les plans ont été dévoilés, une opposition vigoureuse s’est levée contre ce projet. Une partie de la classe politique, soutenue par des experts et des architectes, réclame que la ville reprenne le contrôle de Checkpoint Charlie, en faisant valoir un droit de préemption sur le terrain. Après d’intenses débats, le Sénat de Berlin a décidé fin 2018 de lancer un «Plan B», auquel la population est invitée à participer. Cette nouvelle proposition prévoit une construction plus aérée du quartier, qui laisse apparaître les traces de l’ancienne démarcation. Les intéressés ont jusqu’au 21 août pour faire connaître leur avis. Mais les contestataires redoutent que ce ne soit là qu’un processus cosmétique pour apaiser les esprits.

Dans une prise de position, signée notamment par l’ancien sénateur berlinois de la culture Thomas Flierl, les voix critiques font valoir que cette place, «symbole international de la guerre froide», mérite bien mieux qu’un hôtel Hard Rock, qui ne ferait qu’accentuer la «commercialisation» des lieux. Checkpoint Charlie n’a pas seulement besoin d’un musée sur la guerre froide, mais d’un véritable mémorial, qui donne à voir et à sentir l’ancienne ligne de démarcation, estiment-ils. Mais les urbanistes fâchés vont plus loin: ils appellent de leurs vœux une école, des crèches, des commerces locaux plutôt que des chaînes internationales. Une manière, en quelque sorte, de rendre ce bout de la ville aux Berlinois.

A qui appartient la ville?

«Ce quartier, au centre historique, entre commerces et bureaux, est-il vraiment le lieu adéquat pour une école et une crèche?» répliquait Hanno Hochmuth, du Centre pour l’histoire contemporaine de Potsdam (ZZF) dans un commentaire publié l’an dernier sur le site spécialisé Zeitgeschichte. Au téléphone, l’historien explique regretter que le travail de mémoire se trouve parasité par les questions qui tourmentent Berlin actuellement. «En trente ans, le contexte a totalement changé. Début 1990, les autorités suppliaient les investisseurs de venir, en vain. Après la crise financière internationale de 2008, la situation s’est inversée. Berlin attire toujours plus de promoteurs, les prix de l’immobilier grimpent et mettent l’espace urbain sous pression. La discussion s’est transformée en débat sur à qui appartient la ville: au pouvoir privé ou public?»

Estimant le risque financier trop élevé pour une municipalité, Hanno Hochmuth, lui, plaide pour un partenariat entre public et privé: «Il n’y a pas de contradiction irrémédiable entre un projet qui génère du rendement et un travail de mémoire.» La question promet de vifs débats au parlement berlinois, alors qu’approche la commémoration de la chute du Mur.

D’ici là, les acteurs déguisés en soldats, les joueurs de bonneteau et les vendeurs de contrefaçons ont de beaux jours devant eux. Les historiens, eux, prennent leur mal en patience. Le témoignage de Rudolf Müller recueilli par Helena Gand a rejoint des milliers d’autres récits dans les archives de la Fondation du mur de Berlin, en attendant de trouver un jour le chemin vers un musée de la guerre froide à Checkpoint Charlie.


Prochain épisode: East Side Gallery, la gentrification au pied du Mur


Le touriste, ce mal-aimé qui rapporte

L’été, c’est un sujet chaud dans toutes les grandes villes, mais à Berlin en particulier: le tourisme de masse. Au moment où nous arpentons la capitale allemande, la belle saison atteint son pic et cela ne manque pas: le sujet est dans l’air. «Ils vont tous à Berlin», titre le journal régional Berliner Zeitung, alarmiste. Le quotidien met en garde: la ville, qui accueille chaque jour 500 000 visiteurs, atteint ses limites. La valise à roulettes est devenue, depuis quelques années déjà, une cible des Berlinois. Des slogans anti-touristes ont fleuri sur les façades des quartiers tendance, à mesure que la capitale se hissait parmi les destinations les plus visitées d’Europe, avec plus de 30 millions de nuitées par an. En 2018, ils étaient 13,5 millions, contre 8,5 il y a dix ans. Les touristes sont accusés de tous les maux: hausse des loyers, incivilité, bruit, saleté. Le Sénat tente de prendre des mesures pour freiner la tendance. Mais «c’est difficile», remarque la Berliner Zeitung. Car c’est aussi une bonne affaire pour la ville: chaque visiteur dépense en moyenne 206 euros par jour. Pour les entreprises berlinoises, le chiffre d’affaires lié au tourisme se monte à 12,3 milliards par année.