Berlin, 30 ans sans Mur (1/5)

A Berlin, sur l’ancienne ligne de la mort, les cerisiers fleurissent

Au poste frontière de Bornholmer Strasse, le Mur s’est ouvert pour la première fois le 9 novembre 1989, laissant des milliers de Berlinois euphoriques s’engouffrer sur le pont reliant l’Ouest. Trente ans après, Wilhelm, un ancien membre de la terrible Stasi, cultive son potager

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s'ouvre. Alors qu'approchent les commémorations de cet événement qui a transformé le monde, «Le Temps» s'est rendu dans la capitale allemande, sur les traces de cette frontière qui fascine aujourd'hui des millions de touristes

Dans les jardins familiaux, sous le pont en acier Bosebrucke à Prenzlauer Berg, Wilhelm cultive son potager et observe distraitement le défilé de touristes en quête d’histoire. Là, il y a trente ans, le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s’est ouvert pour la première fois. Lorsqu’il entend un enseignant faire une erreur dans son récit, devant une classe d’élèves, le jardinier n’hésite pas à intervenir pour corriger.

«J’étais là. J’ai tout vu en direct», dit-il, en baissant le son de la radio qui crachote un tube de rock. Il veut bien interrompre sa cueillette de griottes pour nous raconter. Mais d’abord, il va dans sa cabane et ressort une carte postale à la main. Une photo du mur avec, de chaque côté, les voies du S-Bahn. Il tend le bras vers le fond du potager: «Là-bas, c’était la dernière parcelle avant la frontière. Venez, je vous montre les cerisiers japonais.»

Athlétique, épaules carrées, cheveux blonds, les yeux comme deux fentes au-dessus de ses pommettes saillantes, Wilhelm ne fait pas ses 70 ans. Le 9 novembre 1989, vers 22 heures, il est chez lui, à quelques mètres de là, son fils dort, quand soudain lui parvient un «grand tumulte». De son balcon, il aperçoit alors la foule qui marche en direction du poste frontière de Bornholmer Strasse. Sur l’écran en noir et blanc de la TV, le père de famille voit les images de files de Trabant arrêtées, moteurs allumés, les unes derrière les autres. Wilhelm fait un geste en direction de la structure en acier, qui se détache sur un ciel gris: «C’est ici que la porte a été ouverte pour la première fois. Dieu merci.»

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Vers 23 heures, ils sont quelque 20 000, amassés au pied du mur. La foule crie: «Ouvrez la porte! Ouvrez la porte!» Wilhelm sort dans la rue, s’approche. Comme à peu près tout le monde, à ce moment, il ne comprend pas bien ce qu’il se passe. Or il n’est pas tout à fait comme tout le monde: il est membre de la Stasi, la sinistre police politique du régime, colonne vertébrale de la dictature.

«Quoi qu’il arrive, je devais m’assurer du maintien de l’ordre et de la sécurité publics. Par exemple, éviter qu’une personne ne s’en prenne à un garde de la frontière, reprend-il. Lorsqu’on voit une masse d’individus, on fait cela spontanément. C’était mon métier.» Le retraité raconte qu’il faisait partie d’une unité de sûreté au sein du Ministère de la sécurité d’Etat de la République démocratique allemande (RDA), chargée de la protection des grandes manifestations, de cortèges, ou encore de la garde rapprochée des hauts dignitaires du régime et de leurs visiteurs.

«Sale cochon, es-tu saoul?»

Wilhelm l’ignore encore mais à ce moment-là, au poste frontière, la tension atteint son paroxysme. Le responsable du poste frontière Harald Jäger, qui tente de contenir le flot toujours plus dense, redoute un mouvement de panique. Il finit par donner l’ordre d’ouvrir la porte, précipitant la fin de la guerre froide. Cette nuit, des centaines de Berlinois s’engouffrent dans la brèche.

«Je n’avais pas l’intention de retenir qui que ce soit de partir. Le mur était ouvert, je n’avais aucune information, je n’avais plus qu’à attendre. Qu’aurais-je pu faire d’autre?» se souvient Wilhelm. De retour à la maison, vers 2 heures du matin, il appelle son chef et lui dit: «Le mur est ouvert.» Il m’a répondu: «Sale cochon, es-tu saoul? va te coucher, le service commence demain à 6 heures!» Il n’avait rien entendu, il habitait loin du centre.»

Le lendemain commence une nouvelle ère. Et pourtant, le passage de la dictature à la démocratie ne semble pas changer grand-chose pour Wilhelm. «Personne ne savait ce qui allait se passer. De mon côté, j’ai eu beaucoup de chance. Je n’ai pas connu un seul jour de chômage.» Il se retrouvera assigné à la protection des bâtiments de la Stasi, qui renferment les tonnes de documents amassés par l’Etat espion.

Espionnage tentaculaire

La police politique est-allemande avait mis en place l’un des systèmes de surveillance parmi les plus intrusifs de l’histoire, écoutant et pistant sans relâche des millions de personnes au cours de ses quarante ans d’existence. Après la chute du Mur, une bataille s’engage pour sauver ce sombre héritage de la destruction. Les leaders sont destitués, l’Etat se ratatine. Mais avant de disparaître, le régime aux abois tente de détruire les preuves de ses crimes. Au cours des mois suivant l’ouverture de la frontière, des fonctionnaires se mettent à éliminer les dossiers.

En face, la résistance s’organise. Des comités formés par la société civile entreprennent dès début décembre d’occuper les locaux de la RDA dans plusieurs localités, afin d’empêcher la destruction des archives. Ils réclament la dissolution complète de la RDA. Le 15 janvier 1990, ils envahissent le siège de la Stasi, à la Normannenstrasse à Berlin, avec des pancartes «Dehors!».

En automne 1990, Joachim Gauck, pasteur et figure de l’opposition est-allemande, sera finalement nommé à la tête d’un organe chargé des archives, la Commission fédérale pour la documentation du Service de sécurité de l’Etat de l’ex-RDA (BStU), avec comme mission de travailler sur ce douloureux chapitre de l’histoire et d’assurer aux victimes du régime est-allemand un accès aux données les concernant.

C’est ici que Wilhelm et une poignée de ses camarades entrent en jeu. «Mon chef a été mandaté pour recruter 50 personnes, raconte-t-il. J’étais tout en haut de la liste. Nous nous sommes rendus au siège de la Stasi. Sur place, nous avons demandé au personnel de coopérer et de nous montrer tout ce que nous devions savoir pour faire notre travail», raconte-t-il.

«Juste un Allemand. Un parmi d’autres.»

Son job, précise-t-il, consistera à contrôler les entrées et les sorties, vérifier les sacs pour s’assurer que les personnes venant consulter leurs dossiers n’emportent pas un document avec eux. Pour lui, qui ne redoute rien de plus que la perspective du chômage, c’est un travail comme un autre, qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 2014. Il sait que la majorité des quelque 91 000 collaborateurs de l’ex-RDA n’ont pas connu le même sort et ont été licenciés après la chute du Mur.

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Au cours des premiers mois de service, Wilhelm se souvient d’avoir passé plusieurs entretiens menés par un office de la République fédérale allemande, pour évaluer sa capacité d’adaptation. «On m’a demandé comment j’envisageais les choses, dans la liberté. J’ai répondu: «J’avais une patrie que j’étais prêt à défendre avec les armes. Désormais je suis juste un Allemand. Un parmi d’autres.» Il a bien fallu quelques réajustements. «On ne s’appelait plus camarade, mais collègue. Il n’y avait plus d’ordres à recevoir, mais des tâches à accomplir, de manière démocratique. Mais que ce soit pour un régime ou pour un autre, mon travail n’était pas si différent: j’ai une mission à remplir, je le fais. Quoi qu’il en soit, il faut se débrouiller.» Il marque une pause, puis reprend: «Le plus grandiose, après le 9 novembre, c’est que malgré tous ces gens armés, pas un seul coup n’ait été tiré.»

N’a-t-il jamais eu de doutes, durant ses années au service d’un régime totalitaire? «Non. A Berlin, nous avions toujours de quoi manger, des vêtements. La RDA était reconnue par 146 Etats dans le monde. C’est vrai, il n’y avait pas de liberté d’expression ni de déplacement, on ne pouvait pas choisir, sur un catalogue, entre un voyage aux Maldives ou dans les Alpes suisses. Mais on se disait qu’on n’avait pas besoin de cela.»

Regardez les Nord-Coréens, ils disent qu’ils sont le peuple le plus heureux au monde. On a de la peine à le croire. Et bien chez nous, c’était pareil: nous avons été totalement endoctrinés

Wilhelm

Wilhelm assure n’avoir jamais fait usage de son arme de toute sa carrière, «hormis pour les exercices». Surveiller la frontière ne faisait pas partie de ses tâches. Il n’a pas non plus arrêté ni espionné ses concitoyens, dit-il. Mais, en bon soldat, il ne se posait pas de questions: à ses yeux, ceux qui tentaient de passer les barbelés érigés par son ancienne «patrie» le faisaient à leurs risques et périls. «Chacun savait que la frontière était sécurisée. Celui qui était assez fou pour vouloir passer à tout prix…»

Communiste convaincu

Après une formation de soudeur, le jeune Allemand de l’Est entre dans l’armée volontairement, avant d’intégrer la Stasi en 1969. Il est motivé par l’argent, dit-il: «J’avais une famille à nourrir. Et chez moi, quand j’étais petit, on manquait toujours de moyens.» Mais il ne cache pas avoir été, pendant tout ce temps, un convaincu du régime communiste. «Mon père a fait la guerre de 39-45. Quand il est rentré, il a dit: «Plus jamais ça.» Il croyait à la reconstruction de l’Allemagne dans le nouvel ordre socialiste. J’ai été élevé ainsi. Regardez les Nord-Coréens, ils disent qu’ils sont le peuple le plus heureux au monde. On a de la peine à le croire. Et bien chez nous, c’était pareil: nous avons été totalement endoctrinés. Tu ne peux pas te retirer du système. Et si tu le fais, tu deviens un opposant politique. Et là, tu sais à quoi t’attendre.»

Ce fameux soir du 9 novembre, tandis que des milliers de Berlinois euphoriques fêtent la fin du Mur et le début d’un nouveau monde, Wilhelm, lui, rentre à la maison se coucher. Il attendra plus d’un mois avant de faire son premier voyage à l’Ouest, avec son épouse et son fils, peu avant Noël 1989. «Les magasins étaient pleins, ce n’était pas comme ça chez nous, c’est clair. Mais ce dont je me souviens surtout, c’est que les façades des maisons étaient tout aussi merdiques qu’à l’Est!» dit-il en éclatant de rire. Depuis qu’ils sont à la retraite, lui et sa femme ne tiennent plus en place. Il énumère: «Maldives, Mexique, Thaïlande, Norvège…» De quoi remplir un catalogue.

Posté devant son jardin, le retraité salue une voisine d’un petit mot tendre. Il oriente les touristes perdus en faisant des blagues. La minute d’après, il tend le bras vers le chemin qui longe les voies et raconte, sur un ton placide: «Ici, il y avait de longs câbles auxquels on attachait des chiens pour repérer les fugitifs.» Aujourd’hui, l’ancienne ligne de la mort est devenue une piste cyclable plantée d’arbres. Ce sont les cerisiers que Wilhelm tenait à nous montrer. Les sakura, symboles de paix, sont un cadeau de Tokyo aux Berlinois: suite à un appel aux dons en 1990, la télévision japonaise avait récolté 1 million d’euros et envoyé 9000 arbres dans la nouvelle capitale allemande. En été, leur feuillage vert offre une ombre rafraîchissante aux promeneurs. Mais c’est au printemps qu’a lieu le véritable spectacle, lorsqu’ils se parent de milliers de fleurs roses, offrant un contraste saisissant avec l’imposant pont en acier au-dessus.


Vingt-huit ans de séparation

Du 13 août 1961 au 9 novembre 1989, soit durant un peu plus de vingt-huit ans, le mur a encerclé Berlin-Ouest. Confrontée à l’exode de ses citoyens, la République démocratique allemande (RDA) dirigée par le Parti communiste est-allemand (SED), commence à boucler ses frontières dès le début des années 1950. Les fuites s’intensifient par la voie restée ouverte, entre Berlin-Est et l’enclave sous occupation alliée, à Berlin-Ouest. Le régime communiste décide alors d’ériger son «mur de protection antifasciste», appelé à l’Ouest «Mur de la honte» ou «ligne de la mort».

Frontière meurtrière

Au début des années 1980, la frontière est composée de deux remparts de 3,50 mètres de hauteur, surmontés de barbelés, avec au milieu, un chemin de ronde, des miradors et des pièges: un grillage doté d’un signal d’alarme, un tapis de pointes d’acier et des chevaux de frise composés en général de deux bouts de rails soudés ensemble. Quelque 14 000 gardes, qui avaient l’ordre de tirer sur les fugitifs s’ils ne pouvaient les arrêter autrement, et 600 chiens surveillaient jour et nuit la ligne de démarcation. Malgré cela, les tentatives de fuite n’ont jamais cessé. Entre 1961 et 1989, le Mur a causé la mort de 140 personnes, dont 101 alors qu’elles essayaient de s’échapper.

Perestroïka

Dans les années 1980, la situation politique du bloc de l’Est se déverrouille. Mikhaïl Gorbatchev, nommé secrétaire général du parti communiste d’Union soviétique en 1985, entame des réformes politiques et relâche la domination sur le bloc de l’Est. Le 2 mai 1989, la Hongrie commence à démanteler les barbelés à la frontière avec l’Autriche, opérant la première brèche dans le Rideau de fer. L’exode de réfugiés allemands de l’est s’intensifie. En parallèle, un mouvement de contestation gronde en RDA, contre la stagnation économique et l’interdiction de voyager. Sous pression, dirigeants de la République démocratique allemande entreprennent de réformer les règles applicables aux citoyens qui sortent du pays.

Une nuit qui a changé le monde

L’ouverture du Mur se fera dans une certaine confusion. Le 9 novembre 1989, vers 19 heures, Günter Schabowski, secrétaire général du SED à Berlin, conduit son habituelle conférence de presse, retransmise en direct à la télévision pour rendre compte des dernières décisions du Comité central. A la surprise générale, il annonce la fin des restrictions de voyage privé vers l’étranger pour les ressortissants de RDA. Lui-même n’a pas l’air de bien comprendre le sens de l’ordonnance qu’il récite sur un ton monocorde. Aux questions des médias internationaux souhaitant savoir à partir de quand cette nouvelle disposition entre en vigueur, il répondra: «A ma connaissance, immédiatement.» Dès la fin du téléjournal, des Berlinois se rendent aux postes frontières, pour vérifier s’ils ont bien compris ce qu’ils viennent d’entendre. La foule grossit. Pacifique mais impatiente, elle réclame de pouvoir passer. Au poste frontière de Bornholmer Strasse, les gardiens, désemparés, finiront par ouvrir les grillages. C’est la fin du Mur.

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