Allemagne

«Berlin ne peut s’ériger seul en rempart de l’érosion démocratique»

Responsable de la rubrique internationale du prestigieux hebdomadaire de Hambourg «Die Zeit», Jörg Lau remet les pendules à l’heure à un moment où une partie des démocrates européens souhaitent confier à la chancelière allemande, Angela Merkel, la tâche de défendre l’ordre libéral d’après-guerre

Où en est l'Allemagne? Alors qu'Angela Merkel devrait être réélue dimanche pour un 4e mandat consécutif, Le Temps a sondé le pays et vous propose toute la semaine de revenir sur les grands défis qui attendent la plus grande puissance européenne

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L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, les dérives «illibérales» des pouvoirs polonais et hongrois, voire les tentatives du Kremlin de déstabiliser des processus électoraux aux Etats-Unis et en Europe. Dans un contexte de remise en question de l’ordre libéral d’après-guerre, l’Allemagne d’Angela Merkel, laquelle devrait être réélue le 24 septembre pour un quatrième mandat au poste de chancelière, est volontiers décrite comme l’un des rares remparts à l’érosion des valeurs démocratiques. Responsable de la rubrique internationale au prestigieux hebdomadaire hambourgeois Die Zeit, Jörg Lau jette un regard acéré sur le rôle futur de l’Allemagne dans un monde où les équilibres changent.

Le Temps: L’Allemagne est très liée à la Russie d’un point de vue énergétique, à la Chine sur le plan commercial, aux Etats-Unis et à l’OTAN en termes sécuritaires. Comment navigue-t-elle dans un monde aussi enchevêtré?

Jörg Lau: L’Allemagne est dans une situation politique et économique solide comparé à ses voisins. Mais les alliances dont elle bénéficie sont devenues plus fragiles. L’Allemagne a beau avoir profité du parapluie sécuritaire américain, l’OTAN est affaiblie par les déclarations de Donald Trump. Washington ne semble plus prendre autant au sérieux l’article V de la Charte atlantique imposant de venir en aide à tout Etat membre qui serait attaqué. L’Allemagne profite des livraisons de gaz russe, mais a de gros problèmes avec Moscou eu égard à l’Ukraine, à l’immixtion russe dans les élections américaines ainsi que dans le financement des partis d’extrême droite sur le continent. La Chine reste un débouché sans pareil pour l’industrie automobile allemande. Mais Berlin a de sérieux contentieux avec Pékin en matière de droits de l’homme, de non-respect de la propriété intellectuelle.


 

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Et l’Europe?

Elle profite beaucoup à l’Allemagne. C’est l’espace économique vers lequel elle exporte le plus. Elle est aussi une solution à l’éternelle question allemande, celle de la domination du continent. Mais l’Europe a ses problèmes. Si, paradoxalement, le Brexit et Donald Trump ont permis à l’UE de se serrer les coudes, à Berlin tout le monde a les yeux fixés sur Emmanuel Macron. On prie pour que le président français réussisse ses réformes. Cela permettrait à la France de gagner en influence. Les détracteurs de l’Allemagne ne pourront plus dire que tout ce que fait l’Europe est dicté par Schaüble et Merkel.

Comment Berlin vit-il le retrait relatif de l’Amérique de Donald Trump?

Les Allemands prennent peu à peu conscience des graves conséquences qu’aurait un tel retrait sur la politique allemande. On peut se concentrer sur Trump. On peut le voir comme un personnage horrible, un menteur patenté, un incompétent. Mais le problème est plus profond. Washington et la population américaine ne souhaitent plus supporter le coût d’un engagement planétaire. Les Etats-Unis ne sont plus là pour résoudre les problèmes de l’Europe. C’est une longue histoire de redéfinition des alliances, et l’Allemagne doit aborder la question de façon ouverte. Malheureusement, dans la présente campagne électorale, il n’y a eu aucun débat sur le retrait relatif américain, sur la manière dont nous devons y répondre. Le SPD (Parti social-démocrate) se contente de s’opposer aux directives de l’OTAN exigeant que chaque Etat membre alloue 2% du PIB au budget de la défense. Or ce que nous dépensons pour notre défense ne correspond absolument pas à ce qu’une puissance économique comme l’Allemagne devrait dépenser. Angela Merkel a malgré tout amorcé la question, déclarant que l’Allemagne et l’Europe devaient prendre leur destin en main.

Poussée à s’affranchir davantage de l’Amérique, l’Allemagne atteint-elle sa pleine maturité?

Oui, mais cette plus grande maturité aura des conséquences. La situation sera moins confortable pour l’Allemagne. Quand nous serons davantage sous les feux de la rampe, nous serons comme les Américains, détestés par les uns, adulés par les autres. En Europe, nous endossons déjà en partie ce rôle.

Kissinger a dit un jour de l’Allemagne qu’elle est trop grande pour l’Europe et trop petite pour le monde…

L’Allemagne est trop grande pour l’Europe dans le sens qu’elle crée toujours des déséquilibres. Elle est trop petite pour le monde, car elle n’est pas puissante au point de pouvoir créer elle-même les conditions de son succès. Elle a besoin d’alliés. De plus, affirmer le leadership allemand ne signifie pas jouer toujours les premiers rôles. En Afrique, par exemple, la France a beaucoup plus de compétences. Berlin peut venir en soutien.

On dit beaucoup d’Angela Merkel qu’elle est la seule en Europe et à l’ère Trump à pouvoir défendre les valeurs libérales…

Défendre seul l’ordre libéral dépasserait le pouvoir d’Angela Merkel et de n’importe quel chancelier en dépit de la puissance économique du pays. L’Allemagne n’est pas l’Amérique. Seule face à la Chine, elle n’est rien du tout. Elle ne peut réellement exercer son influence que dans le cadre d’une politique européenne commune. En Ukraine, la médiation allemande a été fructueuse parce qu’elle a été menée avec la France et les Américains ainsi qu’avec la coopération de la Pologne et de la Suède. Le travail accompli par Merkel a suscité le respect de Poutine. Si Berlin agissait seul, ce ne serait pas le cas. Le leadership de l’Allemagne ne peut se comprendre que dans le cadre d’un partenariat ou d’un cadre multilatéral.

Merkel souhaite-t-elle jouer ce rôle de «mère démocratie»?

Non. Elle sait que l’Allemagne ne peut que perdre au vu des énormes attentes associées à un tel rôle. L’Allemagne est une puissance globale sur le plan économique, mais régionale sur les plans politique et militaire. Son influence recule à mesure qu’on s’éloigne de l’Europe. En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, cette influence est pratiquement nulle. Face à la Chine, à l’Inde et à l’Asie, elle se limite à l’économie. Nous n’avons pas dans cette région les porte-avions nécessaires pour assurer la navigation et le transport de marchandises de la Chine vers l’Allemagne ou vice-versa. Nous dépendons de nos alliances aujourd’hui fragilisées.

En quoi l’Allemagne a-t-elle une place unique en Europe?

Aucun pays de l’UE n’a autant d’intérêts que l’Allemagne. Hormis ses liens à l’Ouest, elle attache une grande importance à l’Europe du Nord et de l’Est, deux régions qui n’intéressent pas les Français. Berlin a un intérêt vital à ce que des pays comme la Pologne, la Hongrie ou la Slovaquie ne dérivent pas dans l’orbite russe. Des pays comme la Belgique, les Pays-Bas et le Danemark comptent eux aussi aux yeux de Berlin. L’Allemagne est un point de convergence des intérêts européens. Elle a la fonction de rassembler tout le monde autour de la table, les petits et les grands pays.

Angela Merkel a été louée pour sa politique migratoire. En 2015, elle a ouvert grandes les portes de son pays pour accueillir près d’un million de migrants. Un geste emblématique?

En 2015, la chancelière a eu raison d’ouvrir les frontières. On était en présence d’une situation d’urgence humanitaire. En ce sens, le changement opéré au sein du gouvernement allemand a été considérable. En 2011, des migrants se noyaient au large de Lampedusa, mais le ministre allemand de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich, le déclarait: c’est un problème italien. Il reste qu’Angela Merkel a commis une grave erreur. Elle n’a pas communiqué avec ses amis européens. Elle a pris cette décision seule et espéré que les migrants allaient être répartis entre membres de l’UE. Or, dans plusieurs pays, le thème de la migration était déjà très controversé. En agissant ainsi, la chancelière a causé un dommage à l’Europe. Elle s’en est rendu compte et a corrigé le tir tout en refusant d’admettre sa faute. Elle a fait en sorte que moins de réfugiés viennent et que moins de migrants meurent en Méditerranée. Sans correctif, elle aurait apporté de l’eau au moulin des extrêmes droites, qui auraient eu beau jeu de dire que l’Europe a perdu tout contrôle de ses frontières.

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En 2014, à Munich, le président de l’époque, Joachim Gauck, a appelé à un engagement militaire accru de l’Allemagne. Il a provoqué des réactions outrées.

Les Allemands manifestent un scepticisme face aux solutions militaires qui ne s’explique pas que par l’histoire. Dans l’après-guerre, dans des situations qui auraient requis une intervention militaire, les Allemands se sont réfugiés derrière le caractère tabou d’un engagement militaire. Le débat sur l’attitude à adopter dans les guerres des Balkans fut très émotionnel. Certains refusaient toute participation allemande, arguant que l’Allemagne nazie avait tué de nombreuses personnes dans les Balkans. D’autres, comme Joschka Fischer (ex-chef de la diplomatie), relevaient que c’était précisément parce que l’Allemagne avait une lourde responsabilité qu’elle devait intervenir pour éviter de nouveaux massacres. Aujourd’hui, les soldats allemands sont présents au Liban, en Afghanistan, participent à l’opération anti-pirates au large des côtes somaliennes, au dispositif sécuritaire au Mali. L’engagement militaire des soldats allemands n’est plus tabou. Quand le président Gauck a parlé de la nécessité d’assumer une plus grande responsabilité, il ne pensait pas qu’à l’aspect militaire, mais aussi à l’aide au développement et à la diplomatie. A l’est de l’Europe, un tel engagement reste en revanche ultrasensible. Il réveille des souvenirs que personne n’a envie de ressasser. C’est l’une des raisons pour lesquelles Merkel, en Ukraine, s’est efforcée de travailler à une solution diplomatique de la crise.

Vu la puissance et le rôle de l’Allemagne, n’a-t-elle pas droit à un siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU?

Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi l’Allemagne devrait le convoiter seul. Un siège permanent pour l’Union européenne me semble plus indiqué.

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