Donald Trump a choisi un format inhabituel pour s’adresser aux Européens. Deux pages d’une interview polémique du nouveau président américain, assorties de nombreuses photos faisaient lundi la fierté du quotidien populaire de droite Bild Zeitung. Le journal, pourtant réputé pour le sérieux de ses informations, doit en général plutôt céder l’honneur d’une interview de chef d’Etat ou de gouvernement aux quotidiens indépendants Frankfurter Allgemeine Zeitung ou Süddeutsche Zeitung.

Publiée dans la nuit de dimanche à lundi, l’interview de Trump a provoqué un tremblement de terre médiatique en République fédérale. «On a maintenant le Trump-show en allemand!», se gaussait lundi matin, mi-ironique mi-dépité la Süddeutsche Zeitung, dénonçant «l’absence totale de questions critiques» dans le catalogue de questions posées par l’éditeur du Bild Kai Diekmann et Michael Gove – un ancien ministre de David Cameron, adepte du Brexit – pour le Times.

Le nouveau président américain, refusant de communiquer le moindre détail de sa stratégie internationale pour «rester imprévisible», critique notamment Angela Merkel (responsable d’une politique de l’immigration «catastrophique») et l’OTAN («obsolète»), promet des taxes de 35% à BMW si le constructeur maintenait son projet de construction d’une usine au Mexique pour l’ensemble du marché américain et fait l’éloge du Brexit.

Lire l'éditorial:  Et si Donald Trump transformait le crapaud européen en prince charmant

Merkel: «Nous avons notre propre destin en mains»

Lundi, les réactions étaient en Allemagne à la hauteur du pavé jeté dans la mare par Donald Trump. Plusieurs ministres et même la chancelière se sont exprimés sur les propos du président qui prêtera serment vendredi à Washington. La classe politique allemande, qui évite en général de commenter les propos tenus par des confrères étrangers, tentait de faire preuve de circonspection. «Angela Merkel a lu l’interview avec intérêt», a assuré hier son porte-parole. «Je pense que nous, Européens, avons notre propre destin en mains, a répondu Angela Merkel. Personnellement, j’attends l’investiture du président. Ensuite, nous travaillerons évidemment avec lui à tous les niveaux.» La chancelière a proposé à Donald Trump de le rencontrer aux Etats-Unis en tant que présidente du G20.

Moins diplomate, le Ministère des affaires étrangères n’a pas l’intention de «commenter chaque passage de l’interview ou chaque tweet du président américain», assure le porte-parole de Franck-Walter Steinmeier. Les déclarations de Donald Trump sur l’OTAN «semblent contredire les points de vue exprimés par son secrétaire d’Etat désigné Rex Tilerson ou son futur secrétaire à la Défense James Mattis la semaine dernière durant leurs audiences de confirmation», note le coordinateur allemand pour les relations transatlantiques Jürgen Hardt.

Le président du SPD et vice-chancelier Sigmar Gabriel redoute pour sa part que «la Russie ne remplisse le vide» si les Etats-Unis devaient se retirer du Moyen-Orient. «Nous voyons tous avec un peu d’inquiétude que Trump et Poutine s’entendent sur toutes les mauvaises questions. Mais il faut dire aussi qu’une confrontation moins forte entre les Etats-Unis et la Russie serait quelque chose de judicieux.»

Inquiétude des industriels de l’automobile

Du côté des milieux d’affaires, notamment de l’industrie automobile, l’inquiétude est palpable. A Francfort, les déclarations du futur président contre les constructeurs allemands ont conduit dans la journée de lundi à une chute des cours de BMW, Daimler et Volkswagen jusqu’à 1,6%. Le Dax a perdu 0,8 point dans le sillage de l’interview. Le marché américain est le second marché derrière la Chine pour les exportations automobiles allemandes.

«En établissant des barrières douanières, les Etats-Unis se mordront eux-mêmes la queue», assure le président de la Confédération des constructeurs automobiles allemands VDA, Matthias Wissmann, au sujet d’éventuelles taxes supplémentaires contre les importations de voitures allemandes évoquées par le futur président américain. «L’industrie américaine en sortira moins bonne, plus faible et plus chère», ajoute Sigmar Gabriel. BMW, visé par les critiques de Donald Trump, n’a pas souhaité réagir. La construction en cours de l’usine de San Luis Potosi «se poursuit comme prévu et doit être terminée en 2019», a expliqué un porte-parole du groupe munichois. Le site doit assurer la production de la Série 3 pour le marché mondial. L’industrie automobile allemande possède en outre d’importants sites de production aux Etats-Unis. Les usines américaines des constructeurs produisent 850 000 véhicules par an. L’usine BMW de Spartanburg, en Caroline du Sud, est le plus gros site de production de la marque au monde.


Donald Trump au secours de Theresa May face aux Européens

Le président américain élu vient apporter un soutien à la première ministre britannique qui doit dévoiler ce mardi dans un discours très attendu sa vision des relations avec l'UE après le Brexit

Theresa May ne pouvait pas rêver meilleur soutien, à un moment plus approprié. En quelques petites phrases, le président américain élu Donald Trump est venu apporter à la première ministre britannique une crédibilité dont elle manquait jusqu’à présent cruellement. Dans une interview au Times publié lundi, il s’est dit prêt à signer un accord de libre-échange avec le Royaume-Uni: «Absolument, très rapidement. Je suis un grand fan du Royaume-Uni, on va travailler très dur pour le faire rapidement et bien. C’est bon pour les deux côtés. […] Je vais rencontrer [Theresa May] dès que je serai à la Maison-Blanche et […] on va faire faire quelque chose très rapidement.»

La première ministre britannique se trouve ainsi renforcée juste avant son grand discours de ce mardi. Sous pression, elle a promis de dévoiler – un peu – sa stratégie pour le Brexit. Elle doit détailler ses objectifs: veut-elle rester dans le marché unique européen? Dans l’Union douanière? Quelles sont ses lignes rouges, notamment sur l’immigration?

Il restera nécessairement de nombreux flous après le discours. Mais l'essence du message aux Européens devrait être assez simple: si les négociations du Brexit se passent mal, si Bruxelles se montre récalcitrant, Theresa May laisse entendre qu’elle est prête à claquer la porte. Elle affirme régulièrement vouloir conserver les liens économiques «les plus étroits possibles» avec l’UE, mais elle n’aurait pas peur de tourner le dos à ses partenaires si elle le juge nécessaire.

Un tel argument avait tendance à tourner à vide jusqu’à présent. Depuis le vote en faveur du Brexit en juin derenier, le Royaume-Uni a semblé bien isolé. Londres a simplement entamé quelques discussions en vue de lointains accords de libre-échange avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Le soutien de la première puissance économique mondiale change la donne.

Quitter ou non l'union douanière?

Bien sûr, les promesses à l’emporte-pièce de Donald Trump sont loin d’être solides. Le nouveau président américain est resté extrêmement vague. Si des négociations en vue d’un accord de libre-échange avec Londres s’ouvrent réellement, Washington serait dans une position de force évidente, et risque de se montrer très dur en affaires. Le bœuf aux hormones et les OGM américains seraient certainement prêts à sauter sur cette opportunité pour s’attaquer à un nouveau marché.

De plus, le Royaume-Uni n’a pas le droit de signer le moindre accord de libre-échange tant qu’il fait partie de l’UE, ceci jusqu’en mars 2019. Et même une fois le Brexit effectif, Londres ne pourra pas signer de nouvel accord de libre-échange s’il décide de rester à l’intérieur de la fameuse Union douanière européenne. Celle-ci est un groupe de pays – qui comprend l’UE et quelques autres membres, dont la Turquie – qui impose les mêmes droits de douane au reste du monde. Pour les importateurs, cela simplifie nettement la tâche: une fois dans l’Union douanière, leurs biens peuvent circuler librement, sans aucun nouveau contrôle. Mais pour les pays qui en sont membres, faire partie de cette zone oblige de respecter des règles communes et empêche de signer des accords bilatéraux séparés.

Scénario plus crédible

Dans ce contexte, les négociateurs de l’UE peinent à croire aux menaces du Royaume-Uni de quitter l’Union douanière. Les conséquences économiques seraient trop négatives, estiment-ils. Le gouvernement britannique lui-même est divisé: le chancelier de l’Echiquier, Philip Hammond, est contre cette option, tandis que le ministre du Brexit, David Davies, et le ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, y sont favorables.

Reste que le soutien de Donald Trump, aussi flou soit-il, permet de rendre plus crédible le scénario d’un départ de l’Union douanière. Et cela dessine, comme dans les années 1980 avec Ronald Reagan et Margaret Thatcher, la possibilité d’un tandem entre Theresa May et le nouveau chef de la Maison-Blanche.

(Eric Albert, Londres)