Professeur de droit et de science politique à l’Université Columbia, à New York, Bernard Harcourt a les droits humains et civiques chevillés au corps. Cofondateur du Columbia Center for Contemporary Critical Thought, auteur de The Counterrevolution: How Our Govermnent Went To War Against Its Own Citizen, il a récemment participé à un débat organisé par Le Temps, le Graduate Institute et le Club diplomatique de Genève intitulé «USA: A New Age of Reconstruction?». Il jette un regard acéré sur la situation actuelle aux Etats-Unis.

Que dit l’énorme participation à la présidentielle 2020?

Beaucoup s’attendaient à un raz-de-marée démocrate à la présidentielle 2020. Il n’a pas eu lieu. C’est un signal qu’il y a quelque chose de puissant qui se passe aux Etats-Unis. Cela montre une constance, un nationalisme américain qui représente une vraie force politique dont on ne peut nier l’impact en Amérique.

Donald Trump est la force derrière ce nouveau nationalisme.

Oui, c’est là que Donald Trump intervient. Il a une forme de génie politique pour aiguillonner ce nationalisme raciste dans un pays bâti sur l’esclavage, une société très hiérarchisée sur le plan racial que les progressistes américains ont toujours combattue. Il y a une continuité historique dans ce nationalisme. Là où cette tendance est unique, c’est en raison de Donald Trump. Il a un sixième sens pour activer correctement tous les leviers pour que ce nationalisme resurgisse et que les gens se mobilisent. Cela marche. La participation des républicains à la présidentielle 2020 est phénoménale (69 millions). Trump a réussi à faire en sorte que les sentiments de honte qui peuvent être associés à ce nationalisme disparaissent et ne provoquent plus le moindre embarras.

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Les sondeurs n’ont encore une fois pas réussi à capter cet électorat Trump…

Les sondeurs ont fourni une nouvelle démonstration qu’ils ne comprennent absolument pas ce pays. Il y a eu jusqu’ici une certaine honte à afficher ce nationalisme raciste. Mais grâce à Trump, celui-ci s’exprime de plus en plus librement. On l’a constaté durant cette campagne présidentielle.

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Assiste-t-on, comme l’avancent certains observateurs, à une guerre culturelle aux Etats-Unis?

Parler de guerre culturelle pour décrire la situation actuelle est clairement en deçà de la réalité. L’expression était appropriée il y a six ou huit ans. Aujourd’hui, on a dépassé ce stade. On parle généralement de guerre culturelle aux Etats-Unis quand on débat du droit à l’avortement ou des armes à feu et du deuxième amendement. Là, on s’oriente clairement vers une guerre presque «matérielle». On est en train de voir se manifester des différences culturellement très chargées et viscérales. Regardez les convois de pick-up armés de drapeaux en faveur de Trump qui défilent comme une procession, une parade militaire. Nous ne sommes pas à un stade de guerre civile, même si la métaphore d’une telle guerre demeure pertinente. Mais je crains qu’on ne voie émerger un combat politique qui peut aisément se traduire en actes de violence.

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Y a-t-il un risque d’effondrement des Etats-Unis? Faut-il impérativement et rapidement renégocier un contrat social?

Nous allons entrer dans une période où il sera très difficile de renégocier un tel contrat social. Or ce contrat est rompu. Il l’est à l’interne, mais aussi vis-à-vis de l’extérieur. Le trumpisme est une vague contre ce qui est international, étranger, qui vise à renforcer une Amérique isolationniste. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire américaine. Mais avec son intelligence quasi animale, Trump réussit à faire ressortir tous ces sentiments et ressentiments. Ce que la gauche n’arrive pas à comprendre, c’est qu’il manifeste une maîtrise de la téléréalité qui imprègne la société américaine.