Père Courage

Bernard Kinvi est un jeune prêtre à Bossemptélé, une petite villede Centrafriqueoù se sont déroulés des massacres l’hiver dernier. Il est honoré ce mardi par Human Rights Watch pour avoir sauvé la vie de centainesde musulmans menacés par les milices anti-balaka

Avec le recul, le père Kinvi se souvient de cette péripétie comme du grondement annonciateur de l’ouragan qui s’apprêtait à déferler sur Bossemptélé, petite ville de la République centrafricaine dont il dirige l’hôpital au sein de la mission catholique. C’était en mai 2013. Deux mois auparavant, les hordes de la Séléka, une milice à dominante musulmane venue du nord et de l’est du pays, avaient fondu sur la capitale Bangui, où elles avaient pris le pouvoir.

A 300 km au nord-ouest, Bossemptélé a jusque-là été épargnée par leur campagne de terreur. Mais la menace couve. A la mission, Bernard Kinvi a déjà dissimulé le coffre dans le poulailler et les ordinateurs dans les plafonds. Ce jour-là, le petit Jeff, 8 ans, est envoyé au marché pour y acheter du levain. Il est 18 heures lorsqu’un cri retentit: «Séléka, Séléka!» Au lieu de détaler comme tous les autres, l’enfant s’allonge dans de hautes herbes. C’est une fausse alerte et la pluie tombe à verse, mais Jeff reste tapi, paralysé par la peur. Sa mère passera la nuit à le chercher, avant qu’il redresse enfin la tête au lever du soleil.

Peu de temps après, des rebelles Séléka sont effectivement arrivés à Bossemptélé. Ils étaient une vingtaine. Le premier contact a été moins terrifiant que redouté: sur la route, leur convoi venait d’avoir un grave accident, ils avaient perdu l’un des leurs, les autres étaient blessés. Le père les a tous accueillis dans son hôpital.

Bernard Kinvi, 32 ans, est Togolais, prêtre de l’ordre de sainte Camille qui se voue au soin des malades. Il venait tout juste d’être ordonné, il y a quatre ans, lorsqu’il a été envoyé à Bossemptélé, sa première affectation. Depuis toujours, chrétiens, animistes et musulmans vivent en bon voisinage dans cette bourgade de 21 000 habitants, cernée par la brousse, sans électricité ni route asphaltée pour la desservir. Les chrétiens vont aux champs (manioc, maïs, arachide) et les musulmans tiennent les commerces. L’hôpital de la mission est le seul à 150 km à la ronde, il accueille les patients de toutes confessions, femmes enceintes, malades du paludisme ou de la fièvre typhoïde. «J’ai trouvé une ville simple et très accueillante. En trois mois j’avais appris le sango [la langue locale]. Je me sentais comme chez moi», dit-il.

Sourire facile, casquette de cuir, jeans noirs et baskets, seule la croix rouge de sainte Camille qui pend à son cou, sur le col romain, le distingue des jeunes gens de son âge. Père Kinvi se doutait bien qu’un jour sa foi serait mise à l’épreuve. N’avait-il pas prononcé ce quatrième vœu, celui de servir les malades au péril de sa vie? Mais il n’imaginait pas que ce jour viendrait si tôt et qu’il aurait l’incandescence d’une plongée en enfer. «J’ai tremblé, j’ai pleuré, oui, il y a eu de tels moments. Mais je n’ai jamais douté», dit-il pourtant. Il sera honoré ce mardi à Genève à l’occasion du dîner annuel de Human Rights Watch. L’ONG lui a décerné le Prix Alison Des Forges, remis chaque année à quatre défenseurs des droits de l’homme au courage hors du commun.

Après avoir été soignés à la mission, les hommes de la Séléka, tchadiens et soudanais pour la plupart, ont pris leurs quartiers; ils ménagent Bossemptélé, mais se mettent à harceler les villages alentours. «Ils ont d’abord volé des chèvres, procédé à des arrestations et à des tortures. Puis ils ont commis des meurtres. Et ils sont revenus à l’hôpital. Ils ont menacé tout le personnel, de nous tuer parce que nous soignions leurs ennemis», dit le père Kinvi. Durant des mois, les rebelles font régner leur loi: taxes sur les motos, sur les convois, rapines en tout genre sous la menace de leurs kalachnikovs. Ils s’en prennent aux chrétiens, mais pas exclusivement. «Ils ont flagellé notre chauffeur, un musulman, en le jetant sur le goudron. Il a fallu que des femmes les supplient à genoux pour qu’ils lui laissent la vie sauve, dit Bernard Kinvi. Cette souffrance des gens, c’était horrible.» Mais le pire restait à venir.

A 300 km au sud, la bataille de Bangui éclate le 5 décembre 2013. Les milices des anti-balaka, composées majoritairement de chrétiens, se sont constituées en une mouvance hétéroclite. Elles sont assoiffées de vengeance; le nettoyage ethnique est en marche. La population musulmane de la capitale est prise pour cible, ses biens sont pillés. En quelques jours, plusieurs centaines de personnes sont tuées, des dizaines de milliers d’autres prennent la fuite. «Chez nous, se souvient le père Kinvi, depuis le mois de septembre on sentait qu’ils étaient tout autour de Bossemptélé.» Lors de ses prêches, le prêtre condamne les exactions des Séléka. Mais il met aussi en garde les fidèles contre un recours aux armes, «elles ne peuvent pas résoudre le problème». En vain. Alors qu’il pressent les anti-balaka sur le point d’intervenir, il n’aura pas plus de succès en implorant la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine) de venir sécuriser la région de Bossemptélé.

Depuis l’étranger, ses supérieurs l’appellent pour lui proposer de l’évacuer. Il refuse et tente une médiation de la dernière heure. «J’ai fait 35 km; j’ai supplié les anti-balaka ne pas attaquer la ville.» Ses interlocuteurs sont menaçants et hors d’eux: «Regarde nos maisons brûlées, regarde nos commerces détruits. Nous devons reprendre ce qu’on nous a volé.» «Protégez vos villages, mais ne nous attaquez pas. Car ce sont vos frères et vos sœurs qui vont souffrir en représailles», les met-il en garde. Pour un temps, il retient l’assaut. Mais le 17 janvier, un bruit court. Un détachement de «Sangaris», la force déployée par l’armée française en Centrafrique en décembre, est en marche vers Bossemptélé pour désarmer les Séléka. Panique chez les rebelles. Ils mettent le feu à l’hôpital, dérobent le véhicule de la mission et s’enfuient vers le nord en poussant des cris de guerre.

Dès le lendemain, les premiers musulmans frappent à la porte de la mission. Les Séléka parti, ils redoutent la vendetta des anti-balaka. A raison. Bossemptélé bascule aussitôt dans un nouveau cycle d’horreur, les coups de feu claquent, les maisons sont éventrées. «Le problème, c’est que les hommes de la Séléka s’étaient mélangés aux musulmans, cela a pu faire croire à une connivence», dit Bernard Kinvi. Les anti-balaka sont déchaînés, ils font des dizaines de morts.

Un jour, le prêtre a rencontré l’un de leurs «féticheurs» qui lui détaille le rite d’initiation: «Pour devenir anti-balaka, il faut payer 2000 francs CFA [3,60 francs] et donner ses vêtements qui sont trempés dans une potion «magique». Ils sont couverts de grigris et on leur fait boire des potions elles aussi dites magiques. Selon eux, ce rite les rend invulnérables, aux kalachnikovs, aux machettes.» Interdiction de manger un repas cuisiné par un autre qu’un anti-balaka. Si une femme touche un grigri, c’est le maléfice assuré. Ces miliciens sont drogués, se rend vite compte père Kinvi: «Lorsqu’il fallait les opérer en urgence, les produits anesthésiques ne marchaient pas. Ils croyaient vraiment à leur invulnérabilité. Moi, je leur disais que sans l’hôpital, ils seraient morts. Ils me répondaient que je n’avais pas respecté leurs codes.»

Avec son confrère le père Brice, Bernard Kinvi fait le tour des quartiers. Ils ramassent les blessés et les survivants pour les mettre à l’abri dans la mission: «Eglise, poulailler, chambres, salle d’opération, nous en avons caché partout. A la fin, 1500 musulmans avaient trouvé refuge sous notre protection. Tous les jours il fallait tenir tête aux anti-balaka, sans aucune protection. Les deux seuls gendarmes ont fini eux aussi par se réfugier dans la mission.» D’autres musulmans sont allés se cacher en brousse; en repassant à découvert, lorsqu’ils ont cru le calme revenu, beaucoup se sont fait massacrer. «J’étais appelé par les anti-balaka: «Il y a des morts, père, tu peux venir.» Sur place, l’un d’entre eux m’a dit: «Tu fais ton travail, nous accomplissons le nôtre.» Ça, ça m’a fait mal.»

Qui d’autre, en effet, que le Père Kinvi et le Père Brice pour prendre en charge les morts et les ensevelir dans une grande fosse? Personne, à Bossemptélé, ne veut s’en occuper. D’après une croyance animiste tenace, un vivant qui touche un défunt périra de la même façon. «Je l’ai fait parce que je suis prêtre camillien et parce qu’il en allait de la santé publique», dit Père Kinvi. Parfois, il est arrivé juste à temps, comme lorsqu’il a sauvé cette mère de famille, Amina, une aveugle, que les forcenés menaçaient d’achever alors qu’elle gisait, blessée au pied, depuis dix jours dans la rivière où gonflaient trois cadavres.

Dans les jours qui suivent, Père Kinvi organise la fuite des plus menacés, dont ce commerçant prospère, qu’il revêt d’un habit de femme pour le confier à une voiture en partance pour le Tchad. Puis il hissera autant de malheureux que possible sur des convois qui traversent Bossemptélé sans marquer l’arrêt en direction du Cameroun. Au fil des semaines, la majorité des musulmans finiront par être évacués dans ce pays voisin.

Aujourd’hui, la ville n’a pas encore recouvré sa quiétude. Plusieurs musulmans, tel l’imam Gouni, qui se rend utile en effectuant des travaux de couture à la mission, ont trop peur de la quitter. Car les anti-balaka n’ont pas désarmé. «Le matin, ça va. Mais l’après-midi, ils ingurgitent leurs produits bizarres», dit Bernard Kinvi. Il y a quelque temps, un homme sous l’emprise de stupéfiants a poignardé son propre fils de 14 ans. L’enfant est soigné dans l’hôpital de la mission, mais sa rate est atteinte.

Père Kinvi, lui, dort un peu moins mal que durant ces journées d’apocalypse, lorsque l’odeur des cadavres, les images de personnes tranchées à la machette, brûlées dans leurs maisons ou mangées par les cochons, l’empêchaient de fermer les yeux. Jamais, pourtant, il n’a cessé de croire en «la contagion de l’amour». Il caresse deux rêves. Celui de voir, un jour, les musulmans revenir à Bossemptélé. Et celui de rééquiper, aussitôt que possible, la mission d’une ambulance, pour remplacer celle volée par les Séléka et continuer de prendre soin de ses ouailles jusque loin dans la brousse.

«Ils sont couverts de grigris et on leur fait boire des potions dites magiques. Selon eux,ce rite les rend invulnérables»