Nommé vendredi par Kofi Annan haut représentant des Nations unies pour le Kosovo, Bernard Kouchner devrait prendre ses fonctions ces tout prochains jours à Pristina. Si la satisfaction suprême consiste, pour un homme public, à voir triompher à l'âge mûr les engagements de sa jeunesse, l'ex- «French Doctor» devrait être aujourd'hui un homme comblé. Depuis la guerre du Biafra en 1969, il n'a cessé de se battre pour apaiser le «malheur des autres» – titre de son plaidoyer pour le droit d'ingérence humanitaire. Fondateur de Médecins sans Frontières (1971), puis de sa dissidence Médecins du Monde, Kouchner a multiplié les missions sur tous les lieux de tragédies, du Vietnam à l'Ouganda, du Liban au Tchad, en passant par l'Erythrée, le Soudan, l'Afghanistan, le Salvador ou encore le Bangladesh. Il fait son entrée au gouvernement en 1988, et reste «ministre de l'Humanitaire» jusqu'en 1993. En 1991, il impose, pour la première fois la notion d'ingérence au Kurdistan quand Saddam Hussein pousse les Kurdes d'Irak sur les routes de l'exode.

C'est la grande époque Kouchner. Style baroudeur-BCBG, il est cette diva contestée du «terrain», quand il débarque en Somalie, en 1992, un sac de riz sur l'épaule, entouré d'une nuée de journalistes. Mais aussi cette diva courageuse qui force au début août, toujours en 1992, les portes des camps de concentration serbes de Manjaca et de Trnopolje, dans la région de Prijedor, sinistre bastion de l'épuration ethnique serbe en Bosnie occidentale.

Tintin et Mère Teresa

Kouchner agace. Sa science du coup médiatique, qu'il dit utiliser dans le seul but de «conscientiser» les opinions publiques, a le don d'irriter dans les salons. On le soupçonne de promener sa belle gueule sur les points chauds de la planète pour servir sa carrière politique. On dit de lui qu'il ne s'intéresse à la souffrance des opprimés qu'à condition que des caméras traînent dans les parages. On l'imagine rêver à la présidence de la République.

Il rétorque que son seul objectif est l'avènement d'une diplomatie préventive globale, qui se moquerait de la souveraineté des Etats quand la vie des «autres» est en jeu. D'une certaine manière, la guerre du Kosovo, gagnée avec les moyens que l'on sait, est aussi une victoire de Kouchner, ou du moins d'une parcelle des idées qu'il défend depuis trente ans. Quels que soient les marchandages qui aient présidé à l'attribution du «top job» de l'ONU au Kosovo, la plupart des commentateurs s'accordent à estimer que l'homme a non seulement le physique de l'emploi, mais aussi une expérience certaine de la région. Les Anglo-Saxons, pourtant peu amènes quand un Gaulois décroche la timbale au palmarès de la diplomatie mondiale, reconnaissaient lundi la stature du ministre français. Leurs rares critiques portent d'ailleurs plus sur la forme que sur le fond. «Bernard Kouchner a davantage la réputation d'un impulsif en charge de la défense de nobles causes que celle d'un homme d'Etat. Il utilise les méthodes de Tintin pour réaliser les objectifs de Mère Teresa», écrit par exemple le Financial Times.