Ne pas se fier aux apparences. L'un est un solide gaillard, barbu, les cheveux volontiers en désordre. «Au rugby, il est deuxième ligne, dit son père. Son rôle, c'est d'aller chercher les bonnes balles pour les passer aux arrières.» Il parle parfois de façon véhémente, les mots se précipitent trop vite avec un léger crachotement; on dit qu'il lui arrive de piquer des colères. L'autre est un calme, la voix tranquille, un peu traînante. Il avoue qu'il n'a «pas une âme de meneur». Il a les cheveux mi-longs, lisses et bien peignés. On imagine le premier en bretteur, prêt à en découdre avec le pouvoir. Et le second d'une patience à toute épreuve à la table des négociations.

La rancune de Bernard

L'un s'appelle François Chérèque; depuis 2002 il est secrétaire général de la CFDT, le premier syndicat français en nombre d'adhérents (environ 880 000). Le second s'appelle Bernard Thibault; depuis 1999 il est secrétaire général de la CGT, le premier syndicat français aux élections prud'homales (32,1% des voix devant la CFDT, 25,2). Ils se sont fait connaître lors des grèves de décembre 1995 contre la réforme de la sécurité sociale d'Alain Juppé, alors premier ministre de Jacques Chirac. François Chérèque protégeant Nicole Notat, la secrétaire générale de la CFDT de l'époque, agressée parce qu'elle avait approuvé la réforme. Bernard Thibault, leader syndical à la SNCF, affrontant le gouvernement et le contraignant à la retirer.

Le secrétaire général de la CGT vient de publier un livre d'entretiens (Ma voix ouvrière, aux Editions Stock). La plupart des commentateurs n'en ont retenu que la rancune qu'il garde à l'égard de François Chérèque depuis le jeudi 15 mai 2003. Le mardi précédent, les syndicats ont organisé des manifestations impressionnantes dans toute la France contre la réforme des retraites décidée par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Ils ont convenu de se retrouver à Paris le 25. La mobilisation est énorme. Ils espèrent plus d'un million de manifestants. Le 14 mai, ils rencontrent le gouvernement. La négociation dure toute la nuit. On se quitte au matin sur un échec. Mais François Chérèque continue les discussions. Il signe un accord le 15 en fin d'après-midi lors d'une réunion organisée à la hâte et à laquelle la CGT a refusé de se rendre.

«Compte tenu des rapports intersyndicaux que j'avais pratiqués jusque-là, dit Bernard Thibault, ça fait partie des attitudes que je ne peux pas comprendre et que je ne peux pas pardonner.» «Personne ne [lui] demande de pardonner», répond François Chérèque. Depuis, la CFDT a signé d'autres accords, par exemple la réforme du régime d'assurance chômage des intermittents du spectacle, à laquelle la CGT s'oppose toujours. Le secrétaire général de la CFDT a la réputation d'avoir la signature facile. Il rétorque que «s'engager, c'est prendre le risque de négocier sur des sujets dont on verra les effets à long terme». La CGT a la réputation de garder son stylo dans sa poche. «C'est encore une idée très répandue, et qui n'a pourtant rien à voir avec la réalité», répond Bernard Thibault.

François Chérèque est né en 1956. Son père fut l'un des dirigeants de la CFDT avant de devenir ministre du socialiste Michel Rocard. Bernard Thibault est né en 1959. Il est fils d'un employé des pompes funèbres de la Ville de Paris. Si le premier a pratiqué le rugby, le second s'est illustré dans les courses de Vélosolex où, après avoir «pris quelques gamelles», il s'est «replié dans la mécanique». Tout les sépare, si ce n'est la nécessité de dépasser leurs divisions (notamment pour combattre l'assouplissement de la loi sur les 35 heures le 5 février prochain) et d'augmenter le nombre des adhérents de leurs confédérations qui viennent, chacune, de commencer une campagne de syndicalisation.

A elles deux, la CGT et la CFDT comptent plus d'un million et demi d'adhérents, cinq fois plus que les deux plus grands partis de France, le PS et l'UMP (moins de 300 000 au total). Un nombre insuffisant sans doute, mais pas aussi ridicule que ne le prétendent ceux qui versent des larmes de crocodile sur la faible représentativité des syndicats français pour ne pas avoir à tenir compte de leur avis.