Portrait

Bernie Sanders: un révolutionnaire américain

Dans un pays symbole du capitalisme, le candidat à la Maison-Blanche Bernie Sanders n’hésite pas à s’afficher en tant que socialiste. Son discours anti-establishment trouve un écho face à l’explosion des inégalités

Cet article est paru le 26 août 2015

Dans une Amérique où les républicains appellent à la dérégulation et où les pontes démocrates refusent de ruer dans les brancards de Wall Street, Bernie Sanders, 73 ans, apparaît comme un candidat anachronique dans la course à la Maison-Blanche. Depuis plusieurs décennies, ce sénateur indépendant du Vermont à la chevelure à la Einstein fustige le grand capital, l’irresponsabilité des multinationales et des grandes banques. Il appelle à une «révolution politique». Rien de moins.

Si les Américains ont tendance à voter plutôt au centre, le septuagénaire n’en a cure. Admirateur d’Eugene Debs, un syndicaliste qui se porta candidat à la présidentielle de 1920 depuis la prison où il était incarcéré, récoltant près d’un million de voix, Bernie Sanders se décrit comme un socialiste tout en ajoutant le qualificatif «démocratique» pour préciser que sa vision du monde ne correspond en rien à celle défendue sous l’autoritarisme soviétique. A en croire le magazine de gauche Mother Jones, sa compréhension du socialisme serait la même que celle du Prix Nobel Albert Einstein décrite dans l’ouvrage Why Socialism? L’idée, en gros, est que le capitalisme est une idéologie qui engloutit l’âme et corrode la société. Son pedigree devrait le disqualifier d’emblée, mais Bernie Sanders, Adidas aux pieds, attire les foules. Pour la primaire démocrate du New Hampshire, qui aura lieu en février prochain, certains sondages le placent même devant l’archi-favorite Hillary Clinton.

L'atout, son authenticité

L’un des grands atouts de Bernie Sanders, c’est son authenticité. Le politique du Vermont ne dévie jamais de sa ligne. Son discours populiste trouve un écho considérable à une époque où les inégalités de revenus «ont atteint, dit-il, un niveau grotesque». Une frange de l’électorat ne se reconnaît plus dans l’establishment des partis républicain et démocrate, dans l’inertie de Washington. En ce sens, il est le pendant plus sophistiqué à gauche de Donald Trump, le milliardaire new-yorkais, qui tient lui aussi le même discours anti-establishment, mais avec des slogans en lieu et place de solutions.

Le septuagénaire a grandi à Brooklyn, dans le quartier juif de Flatbush. Son père fut un modeste vendeur de peinture ayant émigré de Pologne à 17 ans et dont de nombreux membres de la famille ont péri dans les camps de concentration. Au Collège James Madison de Brooklyn, il n’était «pas un bon élève», admet-il. Au lieu de se plonger dans des textes de science politique, il préférait lire des ouvrages sur la guerre civile espagnole, Karl Marx, John Stuart Mill ou encore Freud. C’était cependant l’un des meilleurs athlètes de New York. Il excellait particulièrement dans le demi-fond. Pour l’heure, Bernie Sanders tient la distance. Energique, percutant, avec un accent de Brooklyn qu’il n’a pas perdu, il fonce. Face à la machine mise en place par Hillary Clinton, ses conseillers ont conscience des obstacles qui vont se mettre en travers de sa route. Mais peu importe. S’il devait échouer dans son entreprise, relèvent nombre de progressistes, il aura au moins eu le mérite de contraindre Hillary Clinton à virer en partie à gauche. Des amis proches ont tenté de créer un comité d’action politique (Super-Pac), mais il a sèchement refusé, estimant que ce serait recourir à l’arme des millionnaires et milliardaires accusés de transformer les Etats-Unis en une vaste oligarchie.

Il refuse de durcir le contrôle des armes à feu

Il fait de ses prises de position passées des arguments forts de sa campagne: vote contre le Patriot Act et la guerre en Irak, fervent opposant au traité de libre-échange connu sous le nom de Partenariat transpacifique. Il appelle à investir 1000 milliards de dollars dans les infrastructures pour créer 13 millions d’emplois. L’homme est radical, mais peut faire acte de compromis. C’est ainsi qu’il fut un acteur majeur pour faire passer, avec les républicains, une loi pour venir en aide aux anciens combattants impliquant des dépenses de 16 milliards de dollars. Etrange incartade dans son agenda progressiste: dans une veine libertarienne, il refuse de durcir le contrôle des armes à feu.

La «Berniemania» qui s’est emparée de l’Amérique n’était pas une évidence. Le candidat socialiste, qui milite pour un système de santé à la canadienne (caisse unique), pour un doublement du salaire minimum et une hausse sensible des impôts pour les riches, a connu des phases difficiles. Après s’être morfondu un an au Brooklyn College, il a poursuivi ses études dans le chaudron de l’Université de Chicago au cœur de la tourmente des années 1960. Avec son colocataire de l’époque, un disciple du professeur Milton Friedman, il a eu d’âpres discussions qui duraient une bonne partie de la nuit, selon Mother Jones. C’est à ce moment qu’il est devenu le leader du Congress for Racial Equality, un groupe de défense des droits civiques. Paradoxe: ce passé d’activiste qui le poussa à participer à la marche sur Washington en 1963 ne semble pas lui profiter. Lors d’un récent meeting électoral, il fut brocardé par des Afro-Américains qui estiment que Bernie Sanders minimise les problèmes raciaux de l’Amérique. C’est le défi du socialiste qui se considère comme un outsider bien qu’il siège au Congrès depuis 1991. Il peine à élargir son électorat au-delà d’un cercle relativement restreint de partisans pour la plupart blancs et progressistes.

Dans les années 1960, Bernie Sanders s’installa dans le Vermont comme quelque 30 000 hippies. Mais pas question pour lui d’adopter leur style de vie, de faire pousser des légumes et de fumer de la marijuana. Il y a mené une vie très modeste, vivant avec sa première femme dans une cabane transformée en logis de fortune. Il sera même expulsé un jour de son logement. Malgré une vie matérielle rudimentaire, il fut à quatre reprises candidat au poste de gouverneur du Vermont et de sénateur, dont une fois en qualité de chômeur. Inscrit au Liberty Union Party, il connut des échecs retentissants. Mais en 1981, poursuivant un agenda très local, il décroche la mairie de Burlington, la plus grande ville du Vermont. Un premier succès d’importance. Après avoir travaillé dans un hôpital psychiatrique, puis en tant que journaliste indépendant ou réalisateur de documentaires, Bernie Sanders se fait élire à la Chambre des représentants en 1991 puis au Sénat en 2007. Accéder à la Maison-Blanche? Rien n’est impossible pour Bernie Sanders.

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