Il est assis, seul, sur le vieux fauteuil recouvert d'un drap. Sa maison est vide et froide, et il a le regard un peu fou que provoque parfois la disparition d'un être cher. «Ils disent qu'ils travaillent jour et nuit pour faire avancer l'enquête. Mais pour l'instant, je n'ai rien vu venir.» Le vieil homme a vécu dans sa chair les rivalités de plus en plus violentes qui opposent musulmans et chrétiens à Bethléem, dans la ville où la tradition fit naître Jésus.

Grada, 24 ans, ne livrait pas ses secrets à son père. Mais il sait qu'elle recevait régulièrement des menaces des Tanzim, ces forces armées palestiniennes qui combattent les Israéliens. Un jour, les Tanzim sont venus l'assassiner chez elle. Son père l'a retrouvée morte dans la salle de bains, aux côtés de sa sœur de 18 ans, Lina, qui avait eu la malchance de se trouver là. Par la suite, les musulmans ont accusé ces deux filles de collaborer avec les soldats israéliens. Pour laver leur honneur et mettre fin aux rumeurs, les chrétiens de la très prude bonne société de Bethléem ont largement distribué les résultats de l'autopsie: les deux jeunes étaient vierges.

Théâtre de scènes de guerre depuis des mois, la zone est notamment le lieu d'où partent les tirs vers le quartier de colonisation juif de Gilo, aux abords de Jérusalem. Ces fusillades ont provoqué la fureur des chrétiens: lorsqu'ils répondent aux tireurs embusqués, les Israéliens le font en effet en détruisant leurs maisons. Quelque peu mises en veilleuse après la récente occupation de la ville par l'armée d'Israël, les dissensions sont toutefois suffisamment importantes pour que certains chrétiens se mettent à évoquer le risque d'une «guerre civile» entre Palestiniens.

Il y a peu, tout ce que la ville compte de chrétiens importants avait adressé une lettre virulente, et anonyme, au président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat. «Nous avons commencé à souffrir il y a un an, avec l'Intifada, quand des milices ont voulu profiter de la situation. Leurs objectifs sont malhonnêtes. Ils ont voulu violer nos filles et nous extorquer de l'argent parce que nous sommes chrétiens. Mais est-ce pour cela que nous ne sommes pas Arabes?»

Arafat s'est toujours fait fort de représenter tous les Palestiniens. Il sait notamment combien le soutien des Européens dépend du traitement qu'il réserve à sa minorité chrétienne. Alerté par le ton de la lettre, le chef palestinien a remplacé dans le même mouvement le gouverneur de la région, le chef de la police et le commandant des services de sécurité, tous trois accusés par les chrétiens de ne pas les défendre avec assez de conviction.

Le cas des deux jeunes filles n'est pas isolé. Parce que les Tanzim estimaient qu'il ne contribuait pas assez à l'Intifada, un riche notable chrétien a été criblé de balles sur le pas de sa porte. «Ils disent qu'ils ont besoin d'argent pour acheter leurs armes», explique un habitant.

Le nouveau gouverneur, Mohammed el Madani, nie pourtant ces tensions, les mettant sur le compte «d'intérêts particuliers» qui n'auraient rien à voir avec la religion. La mission que lui a assignée Abou Amar (Arafat)? «Me mettre au service des citoyens et faire respecter la loi.» La lettre ouverte adressée à Arafat? «J'en ai entendu parler, mais elle n'était pas signée. En fait, ce sont sûrement les Israéliens qui l'ont écrite pour fomenter des divisions parmi les Palestiniens.»

Alors que les combats de nuit ont repris cette dernière semaine entre Bethléem, Beit Jala et Gilo, les chrétiens ont aussi commencé de monter leurs propres milices armées. Mais nul ne sait très bien si leur objectif sera de combattre l'armée israélienne ou plutôt de se défendre face aux agissements des Tanzim.

«Nous vivons un risque évident de libanisation, explique un prêtre. Nous, chrétiens, n'avons aucun intérêt à porter des armes. Sinon, ils vont nous détruire.» L'homme d'Eglise s'emporte contre «l'hypocrisie» du patriarcat latin qui, selon lui, l'empêche de dénoncer «le fanatisme stupide et aveugle» de certains islamistes à l'œuvre dans la région. Mais il concède, lui aussi, que les motivations ne sont pas toujours liées à la religion. «C'est plutôt le résultat des complexes et des frustrations liés à l'occupation israélienne. A leur tour, ils se défoulent sur la minorité.»