Au téléphone, elle annonce la couleur: «La terroriste Ulrike Meinhof n'a rien à voir avec mes enquêtes sur le passé du ministre Fischer.» Trois jours plus tard, Bettina Röhl est au rendez-vous fixé dans un palace de Hambourg. Le café au lait refroidit dans sa tasse, elle parle abondamment, vite, parfois de façon saccadée, avec des accents passionnés. La femme par qui le scandale arrive en Allemagne est en posture de combat: «Ceux qui cherchent à me détruire me sous-estiment. Je résiste aux assauts et je ne suis pas près de désarmer.»

C'est elle qui a identifié Joschka Fischer sur des photos le montrant en train de tabasser sauvagement un policier lors d'une manifestation en 1973. Depuis cette révélation au début janvier, le passé violent des soixante-huitards allemands remonte à la surface et ébranle le gouvernement Schröder. Bettina Röhl traite aujourd'hui le ministre écologiste de «terroriste». Elle assure détenir les preuves qu'il a cautionné la lutte armée dans les années 1970. Et qu'il a encouragé l'usage de cocktails Molotov lors de la manifestation organisée le lendemain de l'annonce du suicide d'Ulrike Meinhof, sa mère à elle. «Il existe ne serait-ce qu'un soupçon d'incitation au meurtre», lâche-t-elle, la voix grave. Sur la sellette, Joschka Fischer s'expliquera sur son passé mercredi prochain devant le parlement, pour la quatrième fois. Bettina Röhl, elle, enrage. Le récit de son enquête sur le passé de Fischer lui aurait été refusé par plusieurs journaux qui ont préféré lancer leurs limiers sur le coup. «La presse a peur d'affronter Fischer, c'est un scandale», s'emporte-t-elle.

Elle a tout de même obtenu que Stern révèle l'histoire des photos étalant la violence de l'ex-militant devenu ministre. Le premier épisode du feuilleton qui enflamme l'Allemagne depuis deux mois. Mais à cette occasion, la presse allemande éreinte Bettina Röhl. On lui reproche d'avoir vendu chèrement les clichés sans en détenir les droits. «Des méthodes qui ruinent une carrière», écrit un quotidien. Et les médias enferment Bettina Röhl dans le rôle qu'elle fuit: celui de la victime qui se vengerait de son enfance perdue. N'a-t-elle pas été abandonnée deux fois par sa mère, d'abord à l'âge de 7 ans quand Ulrike Meinhof plongea dans le terrorisme, puis six ans plus tard lorsqu'elle se suicida en prison sans laisser un mot d'adieu? C'est limpide comme de l'eau de source: Bettina Röhl ne supporterait pas la brillante reconversion de l'écologiste au motif qu'elle n'aurait pas surmonté ses propres traumatismes d'enfance.

La journaliste est révoltée: «Mon travail est diffamé, on cherche à me détruire.» Elle défend le sérieux de ses investigations, une enquête de fond sur la génération 68 en Allemagne dont le passé violent de Fischer ne constitue qu'un volet. Quatre ans de travail pour un livre qui devait sortir ce printemps. Depuis les remous de l'affaire Fischer, l'éditeur a résilié le contrat.

Ce projet a rattrapé Bettina Röhl après qu'elle eut rédigé pour Spiegel, en 1995, le récit émouvant de sa vie de fille de la terroriste Meinhof. Son témoignage laissait transpirer le désarroi et la souffrance de l'enfant face à l'impossible amour filial d'une mère égarée. L'écho dans le pays fut énorme, attestant de la fascination de l'Allemagne pour cette blessure que constitue, dans son histoire contemporaine, le terrorisme des années 1970. La journaliste reçut alors plusieurs propositions pour prolonger l'essai dans un livre. Elle dit aujourd'hui avoir saisi la meilleure, mais avec un objectif clair: changer de perspective.

Ce ne sera plus le témoignage de l'enfant, mais l'enquête de la reporter. Elle ne racontera pas sa vie, mais une époque, «sans a priori». Certes, sa propre histoire n'est pas ordinaire, et c'est ce qui intéresse le grand public. Difficile d'en faire abstraction. Alors son livre contiendra 30% d'autobiographie et 70% de recherche historique. Elle consulte des tonnes d'archives et entend plus de 200 témoins. Parmi eux Joschka Fischer, mais aussi Otto Schily, Johannes Rau qui connut sa mère, Helmut Kohl et Helmut Schmidt pour ne citer que les plus connus. Tous se livrent volontiers, sans doute – même si elle s'en défend – parce qu'elle est la fille de la terroriste qui mit autrefois la République fédérale allemande en émoi. Elle veut comprendre… on veut comprendre avec elle!

Entre-temps, les Fischer, Schily et Rau ont accédé au pouvoir. Ils ont gagné les élections d'octobre 1998 et occupent des postes clefs de l'Etat. L'expérience est unique en Europe. Son enquête devient d'autant plus sensible. Bettina Röhl est-elle devenue trop dangereuse? Certains lui ont-ils trop parlé? «On cherche à étouffer la vérité», prétend-elle.

Faits ou diatribes?

Une autre théorie court à son propos. Elle aurait glissé «à droite», révoltée par les errements des soixante-huitards et influencée par un compagnon conservateur. A cette idée simpliste, la journaliste s'étrangle de dégoût. «Je me rattache à la tradition humaniste, sociale et écologiste. J'ai voté vert, vous savez!» Les extrêmes, de gauche ou de droite, la rebutent également. «Je ne suis pas anti-68, mais je dis que cette époque s'est largement trompée par exemple en développant une idéologie hostile au travail et au progrès. Les révolutionnaires de l'époque n'étaient pas des héros.» La plupart des politiciens, qu'ils soient CDU ou SPD, l'ennuient autant. Elle n'estime que ceux qui agissent avec sobriété mais efficacité.

Sobre. Le mot revient souvent dans sa bouche, comme une vertu qu'elle caresserait pour elle-même. Son site Internet est toutefois aux antipodes. On y lit des attaques incendiaires contre Fischer et Cohn-Bendit, rédigées dans un style éloigné d'une recherche souveraine de la vérité. Des diatribes plutôt que des faits. L'expression de certitudes massives plutôt que l'énoncé circonstancié de la vérité. Cet écart, c'est aussi Bettina Röhl: un paradoxe, une énigme.