Une manifestation organisée par les mouvements chiites Hezbollah et Amal contre le juge chargé de l’enquête sur l’explosion au port de Beyrouth a dégénéré jeudi, faisant six morts et 30 blessés transformant des quartiers de la capitale libanaise en zone de guerre. Rapidement après les premiers coups de feu, un grand nombre d’hommes armés, certains masqués et beaucoup portant des brassards d’Amal et du Hezbollah, ont accouru sur les lieux et ont commencé à tirer, selon des correspondants de l’AFP sur place.

Après plusieurs heures d’échanges de tirs nourris à l’arme légère et aux roquettes RPG qui ont terrorisé les habitants, le calme est revenu en fin d’après-midi dans le secteur de Tayouné, non loin du Palais de justice, devant lequel s’étaient massés des centaines de manifestants vêtus de noir. Les chars de l’armée se sont déployés dans le quartier, en bouclant les accès, et la troupe a prévenu qu’elle tirerait à bout portant sur toute personne qui ouvrirait le feu.

Des assaillants inconnus

Le Hezbollah et le mouvement Amal avaient appelé à la manifestation pour exiger le remplacement du juge Tarek Bitar, qui est déterminé à interroger de hauts responsables dont deux ex-ministres d’Amal. La manifestation s’est déroulée à l’endroit même où se regroupent régulièrement les proches des victimes de l’explosion pour demander que l’enquête aboutisse. Les manifestants ont brûlé des portraits du juge Bitar mais également de l’ambassadrice américaine au Liban Dorothy Shea, dans une allusion à la collusion selon eux entre le magistrat et les Occidentaux. Les violences sont intervenues alors que la numéro trois du Département d’Etat américain, Victoria Nuland, était en visite au Liban.

Les circonstances exactes de cette éruption de violences restent confuses dans la mesure où l’on ignore notamment qui sont les adversaires sur lesquels ont tiré les combattants du Hezbollah et d’Amal. Les deux mouvements chiites ont accusé la formation chrétienne des Forces libanaises d’avoir posté des snipers mais celle-ci a catégoriquement démenti.

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Sur les réseaux sociaux, des images montraient des écoliers d’un établissement du secteur se cachant sous leurs bureaux ou rassemblés par terre devant les salles de classe. «Je me suis cachée avec mon cousin et ma tante dans un espace de deux mètres carrés entre les chambres, parce que nous avons peur des balles perdues», a déclaré à l’AFP Bissan al Fakih, une habitante du secteur. Ces images ainsi que celles des morts et des blessés, sans oublier les tireurs embusqués, sont venues rappeler les jours noirs de la guerre civile, qui avait éclaté en 1975 non loin de là.

Appels au calme

Le ministre de l’Intérieur Bassam Mawlawi a fait état de six morts. Parmi les victimes figurent un homme tué par une balle à la tête, un deuxième atteint à la poitrine et une femme de 24 ans a été tuée par une balle perdue alors qu’elle se trouvait chez elle, selon des sources médicales. Selon la Croix-Rouge libanaise, 30 personnes ont été blessées. Le ministre a lancé un appel à «préserver la paix civile», soulignant que «des francs-tireurs» étaient à l’origine des tirs puisque des victimes ont été atteintes à la tête selon lui.

Le Premier ministre Nagib Mikati a appelé au retour au calme et mis en garde contre les tentatives d’entraîner le Liban dans un cycle de violence. «Le fait que le Hezbollah descende dans la rue et jette tout son poids dans cette bataille (..) pourrait mener à d’importants affrontements et à la déstabilisation du pays tout entier», a déclaré à l’AFP l’analyste politique Karim Bitar.

A l’étranger, la France a appelé à «l’apaisement» et les Etats-Unis à la «désescalade», les deux pays insistant sur «l’indépendance de la justice». L’émissaire de l’ONU au Liban, Joanna Wronecka, a elle aussi exhorté «toutes les parties à soutenir l’indépendance de la justice».

Les investigations pourront continuer

La manifestation s’est produite juste après que la Cour de cassation a rejeté des plaintes d’anciens ministres à l’encontre de Tarek Bitar, lui permettant de reprendre ses investigations. Mardi, ce dernier avait émis un mandat d’arrêt contre le député et ex-ministre des Finances Ali Hassan Khalil, membre du mouvement chiite Amal, allié du Hezbollah. Mais il a été aussitôt contraint de suspendre son enquête après de nouvelles plaintes déposées par Ali Hassan Khalil et un autre député et ex-ministre d’Amal, Ghazi Zaayter, qu’il souhaitait interroger.

L’affaire a failli faire imploser mardi une réunion houleuse du gouvernement de Nagib Mikati, formé en septembre après un blocage politique de près d’un an, les ministres relevant du Hezbollah et d’Amal ayant demandé que le juge soit remplacé, une exigence à laquelle se sont opposés d’autres membres du cabinet.

L’explosion survenue le 4 août 2020 et causée par le stockage sans mesures de précaution d’énormes quantités de nitrate d’ammonium a fait au moins 214 morts, plus de 6.500 blessés et dévasté plusieurs quartiers de la capitale. Pointées du doigt pour négligence criminelle, les autorités refusent toute investigation internationale et sont accusées par les familles des victimes et des ONG de torpiller l’enquête locale.