Contre toute attente, il n’aura fallu que vingt-quatre heures pour que soit nommé, vendredi dernier, un nouveau juge d’instruction chargé de poursuivre l’enquête ouverte il y a plus de six mois pour déterminer les circonstances précises et les responsabilités dans la gigantesque double explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020. Jusque-là président du Tribunal pénal de Beyrouth, Tarek el-Bitar, 46 ans, aura la lourde charge d’apporter des réponses aux familles des victimes, qui désespèrent d’obtenir un jour la vérité dans cette tragédie qui a causé plus de 200 morts, 6500 blessés et pulvérisé l’est de la capitale libanaise. L’enquête a suscité jusqu’à présent plus de questions que de réponses, alors que le drame a traumatisé l’ensemble de la population, déjà embourbée dans une profonde crise économique.

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Le magistrat succède au juge Fadi Sawan, révoqué le jeudi 18 février sur une décision de la Chambre pénale de la Cour de cassation, provoquant l’indignation dans le pays. A l’origine de cette mise à l’écart, la plainte formulée mi-décembre 2020 à l’encontre du juge pour «suspicion légitime d’incompétence» par deux anciens ministres des Finances et des Travaux publics, Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaiter, aujourd’hui députés (mouvement chiite Amal, le parti du président du parlement, Nabih Berry) dans laquelle ils estimaient que les procédures lancées par le juge violaient la Constitution et les dispositions relatives à leur immunité parlementaire. En les inculpant aux côtés du premier ministre démissionnaire Hassan Diab et d’un autre ex-ministre, Youssef Fenianos (Marada, le parti chrétien de Sleiman Frangié), pour «négligence et avoir causé des centaines de décès», Fadi Sawan avait martelé qu’il «n’hésiterait à poursuivre aucun responsable, aussi haut placé soit-il, et ne (s)’arrêterait devant aucune immunité ou ligne rouge», compte tenu de l’ampleur du drame subi par les Libanais le 4 août.

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«Inculper des ministres, c’était presque nouveau»

Ce rebondissement avait, à l’époque, suscité un tollé dans la classe politique. Plusieurs anciens premiers ministres (sunnites) s’étaient empressés de voler au secours de Hassan Diab, qu’ils avaient jusque-là presque boycotté. «Inculper des ministres, c’était presque nouveau au Liban, ce sont des intouchables», commente Nizar Saghieh, avocat et directeur exécutif de l’ONG Legal Agenda, qui milite pour l’indépendance de la justice au Liban. «Ce qu’a osé faire le juge Sawan, cela ne concerne pas seulement l’affaire du port, mais plus largement, la corruption. Et cela pose des questions fondamentales pour la justice libanaise», poursuit-il. Ziad Baroud, avocat et ancien ministre de l’Intérieur, pointe de son côté la nécessité de «mettre fin à l’immunité absolue, non démocratique et contraire à l’égalité de tous devant la loi».

Deux mois plus tard, le couperet est tombé. La Cour de cassation a décidé que le juge Sawan ne pouvait pas être «objectif», car il a lui-même été «directement sinistré par la déflagration», son appartement ayant été endommagé. Un argument vivement critiqué par le bâtonnier de Beyrouth, Melhem Khalaf. «Le dommage moral n’a-t-il pas touché tous les Libanais?» lance-t-il. La Cour a aussi estimé que le juge d’instruction avait lui-même violé la loi, en ne tenant pas compte des immunités, les présidents, ministres et premiers ministres devant être jugés selon la Constitution par une haute cour créée par le parlement, pour des cas très spécifiques, comme la trahison ou les manquements. «Le verdict est allé dans le sens des demandes de la classe politique, ce qui contribue au renversement de l’ordre juridique et social libanais par le fait qu’elle protège l’immunité et pave la voie à l’impunité», déplore Nizar Saghieh.

Pas de collaboration internationale

Dans ce contexte, de nombreux défis attendent le juge Tarek Bitar, qui jouit a priori d’une réputation d’homme «intègre» et «consciencieux». «Aura-t-il vraiment une marge de liberté dans son enquête?» s’interroge Ziad Baroud. «L’important, c’est qu’il puisse faire face aux pressions, car il va être obligé d’obtenir des résultats, même si c’est un crime complexe», renchérit Melhem Khalaf, dont l’ordre des avocats s’occupe de 1200 dossiers de victimes. «Nous ne relâcherons pas notre contrôle», prévient-il, tout en observant que, «jusqu’à présent, on n’a pas vu de collaboration internationale dans cette investigation». «Toute la question maintenant, c’est de savoir si le juge Bitar va respecter les lignes rouges imposées par la Cour de cassation ou subir le même destin que Fadi Sawan», conclut Nizar Saghieh.

Quant au principal intéressé, il a déclaré lundi dans les colonnes de L’Orient-Le Jour que «rien ne l’arrêterait» et qu’il «ne laisserait pas dévier (l’enquête)». Les familles des victimes, qui l’ont rencontré lundi matin, notent déjà un changement de style puisque le magistrat leur a promis de les «tenir au courant régulièrement du cours de ses investigations».